đ đ Pierre Bonnet, CIRAD :  lâusage de lâIA pour mieux cartographier la biodiversitĂ©
đ đ Pierre Bonnet, CIRAD :  lâusage de lâIA pour mieux cartographier la biodiversitĂ©
En 2026, Futura-Mobility explore la maniĂšre dont lâintelligence artificielle (IA) peut aider les transports Ă mieux respecter les limites planĂ©taires et Ă accroitre les bĂ©nĂ©fices sociĂ©taux. En 2025, le think tank s’est attachĂ© Ă la question de l’impact des systĂšmes de transport sur la biodiversitĂ©, ainsi qu’Ă la question de la gestion de la ressource en eau douce.
Pour faire la liaison entre les deux années, en février 2026, les membres de Futura-Mobility ont accueilli Pierre Bonnet du Centre International de Recherche Agronomique pour le Développement (CIRAD) à Montpellier.
Il a prĂ©sentĂ© les objectifs et les Ă©volutions de Pl@ntNet, une plateforme française de sciences participatives basĂ©e sur lâIA et initiĂ©e en 2009, pour nous Ă©clairer sur lâusage de lâIA pour mieux cartographier la biodiversitĂ©.
Futura-Mobility : Quel est votre rÎle au sein de la plateforme Pl@ntNet et comment est-elle financée et organisée ?
Pierre Bonnet : Membre de lâĂ©quipe Pl@ntNet en tant que chercheur au Cirad, jâassure sa coordination depuis 2009, aux cĂŽtĂ© dâAlexis Joly, lui-mĂȘme chercheur Ă lâInria.
En effet, Pl@ntNet est un consortium portĂ© par quatre et maintenant cinq organismes de recherche français : le CIRAD, l’INRIA, l’IRD et l’INRAE, rĂ©cemment rejoints par le CNRS.
Les membres de lâĂ©quipes sont basĂ©s sur deux unitĂ©s de recherche Ă Montpellier : lâUMR AMAP, et le LIRMM.
Le travail que mĂšne Pl@ntNet est le fruit d’un travail collectif entre collĂšgues, ingĂ©nieurs et chercheurs, que ce soit en botanique, Ă©cologie, informatique et mathĂ©matiques.

FM : Quelles Ă©taient les motivations Ă lâorigine de Pl@ntNet ?
PB : La plateforme a Ă©tĂ© initialement conçu pour faciliter et renforcer les capacitĂ©s de suivi de la biodiversitĂ© vĂ©gĂ©tale. Lâobjectif Ă©tait de permettre Ă un plus grand nombre de personnes de recenser correctement des plantes dans le milieu naturel et produire des occurrences, donc des observations datĂ©es, gĂ©olocalisĂ©es de ces plantes pour avoir une meilleure connaissance de leur dynamique de distribution et de dĂ©veloppement dans les milieux.

Tout l’enjeu du projet Pl@ntNet est de mettre en place un cercle vertueux d’enrichissement de donnĂ©es de biodiversitĂ©, qui permet de tester des mĂ©thodes de traitement automatisĂ©, notamment (mais pas uniquement) pour l’identification des plantes.

La mĂ©thode a Ă©tĂ© mise Ă disposition d’un public trĂšs variĂ©, du simple citoyen ou professionnel expert, pour tester la pertinence de ces mĂ©thodologies et participer avec nous Ă l’enrichissement des connaissances sur le domaine vĂ©gĂ©tal.
FM : ConcrÚtement, comment fonctionne cette plateforme ?
PB : Elle donne aux usagers la possibilitĂ© de dĂ©terminer lâespĂšce dâun vĂ©gĂ©tal en soumettant des images de ce vĂ©gĂ©tal via une application web ou mobile. Lâimage est analysĂ©e par un modĂšle de reconnaissance s’appuyant sur du deep learning, cette branche de lâIA basĂ©e sur une mĂ©thodologie d’entraĂźnement de modĂšles de classification visuelle automatisĂ©e.

Lâutilisateur peut rĂ©cupĂ©rer une liste des espĂšces les plus probables par rapport Ă l’image qu’il a soumise, ou sur la combinaison d’images qu’il a soumise. De plus, s’il le souhaite, il peut partager ses images en acceptant des conditions d’utilisation et de partage (notamment une licence Creative Commons). Cela permet de rendre publique lâobservation, qui peut ainsi potentiellement ĂȘtre validĂ©e par le rĂ©seau des participants Ă la plateforme.
Grace Ă ce partage dâobservations par les utilisateurs de Pl@ntNet, les donnĂ©es sur lesquelles le modĂšle d’IA est rĂ©guliĂšrement entraĂźnĂ© sont continuellement enrichies en volume et en qualitĂ©. L’ensemble des donnĂ©es gĂ©nĂ©rĂ©es par la plateforme est ensuite externalisĂ© auprĂšs de plateformes tierces, comme le Global Biodiversity Information Facility (GBIF) par exemple. Aujourd’hui, un trĂšs grand nombre de travaux de recherche sâappuie sur le GBIF, qui est la plus grande source d’occurrences de biodiversitĂ© Ă l’Ă©chelle mondiale.
FM : Expliquez-nous la fonctionnalité offline de la plateforme et son importance ?
PB : On a aussi travaillĂ© sur des mĂ©canismes pour avoir un modĂšle embarquĂ© et permettre l’usage de ce dispositif de d’identification visuelle automatisĂ©e de plantes sur des terminaux autonomes (smartphones, tablettes, etc.).

Les utilisateurs qui ont un compte peuvent tĂ©lĂ©charger le modĂšle de reconnaissance sur leur smartphone. Ceci leur permet de soumettre des photos et d’avoir des rĂ©sultats d’identification, mĂȘme sans connexion. Cette fonctionnalitĂ© est trĂšs utile dans des contextes montagneux, forestiers et agricoles, ou dans des rĂ©gions trĂšs isolĂ©es.
Une fois que l’utilisateur se reconnecte au rĂ©seau, un mĂ©canisme de synchronisation lui permet de partager ses donnĂ©es gĂ©nĂ©rĂ©es hors ligne.
FM : Comment la plateforme a-t-elle évolué au fur et à mesure des années ?
PB : La plateforme a dâabord concernĂ© lâutilisation Ă une granularitĂ© trĂšs fine, avec la possibilitĂ© de recenser des plantes individuelles dans le milieu naturel via des photos sur le terrain. Au fur et Ă mesure des annĂ©es, Ă travers nos partenariats et les rĂ©sultats de recherches obtenus, on s’est intĂ©ressĂ© Ă des Ă©chelles spatiales de plus en plus grandes et complexes.

Le projet, qui a dĂ©marrĂ© fin 2009, a Ă©tĂ© marquĂ© par diffĂ©rents jalons. On a commencĂ© par la prise en compte de scans de feuilles et puis l’usage de diffĂ©rents critĂšres visuels caractĂ©risant les plantes avec des approches multi-organes combinant feuilles, fleurs, fruits et tiges.
La premiÚre version mobile de Pl@ntNet a été lancée en 2013. Les modÚles de deep learning sont arrivés en 2015. Ensuite, les premiers travaux en modélisation de la distribution spatiale des plantes sur les données collectées ont commencé en 2018.
Les activitĂ©s de Pl@ntNet sont continuellement Ă©quilibrĂ©es entre des travaux fondateurs centrĂ©s sur lâĂ©cologie et des travaux plus en mathĂ©matiques et informatique.

FM : Comment travaillez-vous avec des partenaires, et les entreprises en particulier ?
PB : Le projet s’appuie sur un trĂšs vaste rĂ©seau de partenaires avec des ONG, des universitĂ©s, des entreprises, des jardins botaniquesâŠ
Dans le domaine des sciences du vivant ou des sciences des donnĂ©es, Pl@ntNet collabore activement avec des partenaires europĂ©ens comme le European Joint Research Centre (JRC), dont le rĂ©seau des partenaires effectue des relevĂ©s de communautĂ©s vĂ©gĂ©tales Ă l’Ă©chelle europĂ©enne.
Le service de reconnaissance est mis Ă disposition pour que des entreprises, des chercheurs ou encore des Ă©tudiants puissent l’expĂ©rimenter dans leur propre domaine de travail. Par exemple, par des reprĂ©sentant de l’Office Français de la BiodiversitĂ© ou encore la FĂ©dĂ©ration Nationale des Travaux Publics (FNTP) qui a dĂ©veloppĂ© une application destinĂ©e Ă faciliter l’identification des espĂšces envahissantes par tous les amĂ©nageurs du territoire, pour Ă©viter leur dĂ©placement d’un espace Ă un autre lors de la construction d’infrastructures de transport.
Une trentaine d’entreprises ont contractualisĂ© l’accĂšs Ă ce service de reconnaissance. On compte un peu plus de 18 000 personnes (salariĂ©s dâentreprises, Ă©tudiants, enseignants…) qui ont créé un compte pour y accĂ©der et en bĂ©nĂ©ficient depuis 2018 maintenant.
La dynamique du projet s’inscrit dans le long terme. Ăa fait 15 ans qu’on travaille dessus, avec l’idĂ©e d’avoir un consortium aussi ouvert que possible. Le CNRS a rejoint les 4 fondateurs en 2025. D’autres universitĂ©s ou entreprises ont manifestĂ© leur intĂ©rĂȘt pour adhĂ©rer au consortium. La demande d’adhĂ©sion de l’universitĂ© de MontrĂ©al est validĂ©e et on Ă©change actuellement avec l’Institut technique agricole Arvalis et de l’universitĂ© danoise d’Aarhus.
FM : Parlez-nous des chiffres clĂ©s de Pl@ntNet.Â
PB : Petit Ă petit, on a rĂ©ussi Ă passer de quelques dizaines puis centaines de plantes couvertes au dĂ©but des annĂ©es 2010, Ă plusieurs dizaines de milliers, puisqu’on couvre plus de 80,000 espĂšces de plantes Ă l’Ă©chelle mondiale aujourd’hui.
Lâusage vraiment massif de la plateforme, avec des dizaines de millions dâutilisateurs par an, a commencĂ© en 2015-16. Aujourdâhui, sur les 20 millions d’utilisateurs par an, 8 millions ont créé un compte et contribuent activement Ă son dĂ©veloppement. Depuis le dĂ©but du projet, on a traitĂ© un peu plus dâ1,3 milliards de requĂȘtes d’identification Ă l’Ă©chelle mondiale !
FM : Pourriez-vous donner des exemples dâactivitĂ©s sur le terrain qui exploitent vos donnĂ©es et services ?
PB : Les donnĂ©es collectĂ©es sont agrĂ©gĂ©es sous forme de tableaux de bord qui alimentent des fiches descriptives d’espĂšces avec des galeries, des cartes, des diagrammes permettant de suivre la dynamique d’apparition des fleurs, fruits et tiges en fonction des lieux.
Ces donnĂ©es participent Ă la mise Ă disposition de diffĂ©rents services proposĂ©s par Pl@ntNet. Les micro-projets en sont un exemple. Ils permettent de contextualiser l’ensemble des services de la plateforme Ă une liste d’espĂšces d’intĂ©rĂȘt ou Ă une flore d’une rĂ©gion donnĂ©e. Le parc national du Lewa au Kenya, le parc national des CĂ©vennes ou encore le Conseil dĂ©partemental des Bouches du RhĂŽne ont sollicitĂ© la mise Ă disposition de ce service.
Les utilisateurs ont la possibilitĂ© dâagrĂ©ger leurs donnĂ©es au travers de groupes et de partager et mettre en commun des donnĂ©es d’intĂ©rĂȘt pour eux, pour faire le monitoring de la biodiversitĂ© d’une Ă©cole, de l’amĂ©nagement d’un parc, d’un site dont ils ont en charge la gestion.

On permet aussi l’accĂšs en temps rĂ©el aux occurrences d’identification d’espĂšces d’intĂ©rĂȘt pour nos partenaires. Par exemple, on travaille avec la DREAL de la RĂ©union, qui s’intĂ©resse Ă la dĂ©tection d’espĂšces envahissantes de maniĂšre trĂšs prĂ©coce. Elle accĂšde ainsi aux flux d’occurrences qu’on gĂ©nĂšre pour leur permettre ces dĂ©tections.
FM : Sur quels sujets l’Ă©quipe de Pl@ntNet travaille-t-elle actuellement ?
PB : Depuis trois ans, on travaille sur l’identification de pathogĂšnes vĂ©gĂ©taux, et l’identification au niveau infra-spĂ©cifique, dans le cadre du projet Pl@ntAgroEco. On souhaite que ce travail contribue Ă un systĂšme d’Ă©pidĂ©mio-surveillance pour mieux caractĂ©riser le dĂ©veloppement de pathogĂšnes vĂ©gĂ©taux dans les cultures, Ă grande Ă©chelle.
Au fur et mesure des annĂ©es, nos partenariats et nos travaux nous ont amenĂ© Ă travailler Ă plus grande Ă©chelle, notamment dans le cadre des projets europĂ©ens GUARDEN et MAMBO. Ceux ont permis dâouvrir un autre axe de travail : les types de vues sur lesquels on travaille dĂ©sormais sont des carrĂ©s de vĂ©gĂ©tation qui sont habituellement utilisĂ©s par les experts pour dresser des inventaires de prĂ©sence / absence d’espĂšces. Nous avons ainsi expĂ©rimentĂ© des mĂ©thodologies qui permettraient, Ă partir d’une image haute dĂ©finition contenant plusieurs plantes, dâobtenir une liste de l’ensemble des espĂšces prĂ©sentes sur cette image avec leur ouverture spatiale.


Il sâagit encore dâun travail de recherche, mais qui progresse bien, avec lâouverture de ce service Ă nos partenaires il y a dĂ©jĂ quelques mois. Le service basĂ© sur cette mĂ©thodologie a dĂ©jĂ Ă©tĂ© exploitĂ© dans diffĂ©rents cadres, par exemple :
- Ă travers l’usage de l’analyse de donnĂ©es issues de drones qui survolent des canopĂ©es forestiĂšres, notamment sous les tropiques, pour y caractĂ©riser la biodiversitĂ© vĂ©gĂ©tale ;
- auprĂšs de structures professionnelles qui font des relevĂ©s et des inventaires rĂ©currents sur des espaces dont elles suivent la biodiversitĂ©. Nous Ă©changeons aussi avec le ministĂšre de l’Environnement quĂ©bĂ©cois afin dâĂ©valuer dans quelle mesure Pl@ntNet permettrait de les accompagner dans leurs prospections ;
- au cours des derniĂšres annĂ©es, dans le cadre d’un projet pilote Biodiversa+, qui a mobilisĂ© l’Office Français de la BiodiversitĂ©, Pl@ntNet a analysĂ© plusieurs millions d’images gĂ©nĂ©rĂ©es par des camĂ©ras embarquĂ©es sur des voitures.
Le dĂ©veloppement de modĂšles de distribution dâespĂšces Ă partir de Deep learning (cf. DeepSDM) reprĂ©sente un autre axe de travail sur lequel nous avons investi au cours de 10 derniĂšres annĂ©es. On s’appuie sur ces techniques d’analyse de donnĂ©es visuelles afin de prĂ©dire la niche Ă©cologique des espĂšces en traitant d’autres types de contenus visuels, notamment des donnĂ©es satellitaires ou la reprĂ©sentation sous forme visuel de variables environnementales.

A partir d’occurrences de plantes et de variables environnementales disponibles Ă ces occurrences, on a entraĂźnĂ© des modĂšles de DeepSDM pour prĂ©dire la prĂ©sence et l’absence dâespĂšces en une coordonnĂ©e GPS donnĂ©e. Ce type d’approche est tout Ă fait novateur. Il permet dâintĂ©grer un trĂšs grand nombre d’espĂšces au cours de l’apprentissage et donc de restituer des prĂ©dictions sur un trĂšs grand nombre de plantes, potentiellement Ă trĂšs haute rĂ©solution.
Cette mĂ©thodologie va au-delĂ de la prĂ©diction de l’espĂšce, puis quâelle permet dâinfĂ©rer des indicateurs de biodiversitĂ© comme la probabilitĂ© de prĂ©sence d’espĂšces envahissantes ou encore d’espĂšces menacĂ©es.
On a Ă©tĂ© les premiers Ă expĂ©rimenter ce type de mĂ©thodologie Ă l’Ă©chelle continentale pour la prĂ©diction des cartes de distribution d’espĂšces de plusieurs milliers d’espĂšces, Ă l’Ă©chelle europĂ©enne, et Ă une rĂ©solution de 50 mĂštres par pixel.
Ce travail, menĂ© dans le cadre du projet europĂ©en GUARDEN que je coordonne, et le projet MAMBO dans lequel nous sommes activement impliquĂ©, est aujourd’hui accessible Ă travers l’outil GeoPl@nNet.
Les donnĂ©es cartographiques obtenues par cette mĂ©thodologie ont dĂ©jĂ Ă©tĂ© exploitĂ©es dans diffĂ©rents projets et cas d’Ă©tude. Par exemple, l’universitĂ© Harokopio dâAthĂšnes sâen est servi lâan dernier pour faire une analyse du tracĂ© de la ligne ferroviaire Ă grande vitesse (LGV) Montpellier-Perpignan.
LâĂ©quipe du projet sâest intĂ©ressĂ© aux diffĂ©rents scĂ©narios d’impact de la ligne LGV sur le parc naturel rĂ©gional de la Narbonnaise. Elle a mis en place des ateliers pour analyser les donnĂ©es cartographiques. L’universitĂ© a ensuite pu proposer des scĂ©narios tenant compte des capacitĂ©s de conservation de la nature selon des Ă©volutions potentielles de ce tracĂ© de ligne ferroviaire.
Photo de couverture © Pierre Bonnet


