💡 Les Rencontres géoéconomiques et géopolitiques de l’intelligence artificielle
💡 Les Rencontres géoéconomiques et géopolitiques de l’intelligence artificielle
Performance économique, modes de production, rapports de force mondiaux, perspectives… Ce colloque organisé à Paris par l’Institut de relations internationales et stratégiques (IRIS) et NEOMA Business School, le 2 avril, s’est penché sur les enjeux de cette technologie qui bouscule le monde du travail.

Si l’intelligence artificielle (IA) n’est pas une technologie nouvelle — ses fondements remontant aux travaux d’Alan Turing dans les années 50 — la vague actuelle se distingue par une accélération fulgurante des usages dans la vie privée et la vie professionnelle. Cette accélération s’accompagne d’une perte de contrôle inquiétante. Les dérives de Grok, l’assistant d’intelligence artificielle de la plateforme X d’Elon Musk, ou l’inquiétude croissante autour des impacts potentiellement néfastes des chatbots d’IA sur les utilisateurs vulnérables, illustrent les dangers qu’encourent les humains face à une IA sans garde-fous.
Gilles Babinet, fondateur et président de CaféIA, une initiative française d’inclusion et de débat autour des enjeux de l’IA, explique que cette course est en grande partie motivée par la perspective d’une IA exponentielle : une IA qui s’améliorerait elle-même et finirait par dépasser les capacités humaines dans tous les domaines. « Cette possibilité reste quand même un pari ! Le premier qui contrôlera une IA exponentielle contrôlera le monde ». Les États-Unis feraient-ils ce pari ? Ils favorisent en tous cas aujourd’hui une approche non-régulée (‘sans freins’) de l’IA, ce qui permet de faire avancer plus vite cette technologie.
Désormais, dans ce contexte particulièrement concurrentiel, les États-Unis et la Chine cherchent à assurer une maitrise complète de la chaine de valeur de l’IA, des semi-conducteurs au développement des modèles d’apprentissage, en passant par le contrôle des infrastructures de calcul.
« En plus de sa prédominance sur les terres rares – indispensables à l’IA – la Chine a opéré un rattrapage spectaculaire depuis 2010 pour dominer aujourd’hui le dépôt de brevets IA au niveau mondial », explique Charles Thibout, maître de conférences en science politique (Sciences Po Strasbourg, SAGE) et chercheur associé à l’IRIS. « Cette vraie politique industrielle de la Chine pour rattraper les USA implique également beaucoup de recherche et la mobilisation des géants chinois comme Alibaba », ajoute-t-il. DeepSeek, le modèle chinois de l’IA ouvert et simple, destiné à la vente aux pays émergeants, représente une arme supplémentaire dans cette bataille technologique.
Philippe Barbet, professeur émérite d’économie à l’Université Sorbonne Paris Nord et chercheur associé à l’IRIS, décrit la domination écrasante des États-Unis sur toute la chaîne de valeur, des puces (Nvidia, Intel) aux données en nuage (Amazon, Microsoft, Google), en passant par les modèles de l’IA génératif avec Gemini, Grok, OpenAI et Anthropic.
Selon M. Barbet, la faiblesse du nombre de nouveaux entrants, qui caractérise le marché de l’IA aujourd’hui, reflète le caractère fermé du paysage.  « C’est un marché très verrouillé », affirme-t-il. « Tout le monde observe attentivement, car il y a des positions très fortes qui se forment dans l’IA. Les premiers entrants peuvent gagner gros avec une ‘dépendance au sentier’ ».
Avec deux ans de retard sur les États-Unis et la Chine en matière de compétitivité et de technologie, l’Europe semblait accepter jusqu’à présent de se positionner comme le régulateur, « l’arbitre » de l’IA. Cependant, son plan d’investissement IA de 200 milliards d’euros, annoncé en février 2026, suggère qu’elle souhaite revenir dans la course. « L’arbitre ne gagne pas les matchs », interprète Philippe Barbet. « L’Europe doit passer du statut de simple régulateur à celui d’acteur industriel crédible, malgré un retard difficile à combler, en particulier en choisissant un modèle alternatif à celui des USA ».
Afin de passer d’arbitre à joueur, M. Babinet préconise que l’Europe adopte un modèle intégré, standardisée et normée. Il souhaite que l’IA soit intégrée dans les applications d’entreprise et s’exécute de manière native là où le travail est effectué. Une telle approche reproduirait celle adoptée par la filière automobile en France à ses débuts, rappelle-t-il. Effectivement, au cours des années qui ont suivi la seconde guerre mondiale, ce secteur a structuré son activité autour de la standardisation des modèles de véhicules et des chaînes de montage, posant ainsi les bases indispensables à l’essor de la productivité.
La souveraineté en matière d’IA ne doit pas être synonyme d’isolement, avertit Alain Goudey, DGA Digital chez NEOMA Business School. Il la définit comme la capacité à « garder le choix de ses dépendances ». Il appelle aussi à une « souveraineté de la pensée européenne », s’appuyant sur des modèles frontaliers européens (qui repousse les limites actuelles des capacités de l’IA) comme Mistral AI ou EU GPT.

Entreprises : comment intégrer et exploiter l’IA ?
Dans ce climat de forte concurrence internationale, l’IA transforme profondément les modèles économiques et les modes de production. Cette technologie est désormais la « nouvelle grammaire de la performance économique », selon M. Goudey. « Elle transforme la prise de décision et l’innovation en entreprise ». « Cette transformation touche tant l’interne que la relation client », ajoute Laurent Boyer, directeur du développement commercial chez le canal de vente Europe AlloIA.
En constante évolution, la technologie de l’IA n’est pas encore arrivée à maturité (le sera-t-elle jamais un jour ?). Ainsi Alain Goudey conseille aux entreprises d’adopter une « stratégie de portefeuille » pour ne pas mettre tous ses Å“ufs dans le même panier, portée par une vision d’entreprise impulsée par le haut (top down). En même temps, il faut prendre en compte le changement majeur que l’IA opère sur le web : là où le SEO (référencement naturel) visait la visibilité du contenu, les outils de l’IA générative se basent sur une critère différente : la selectionnabilité du contenu. D’où l’importance d’optimiser ses contenus pour être sélectionné comme source. « Les entreprises doivent commencer à bien réfléchir à leur apparition dans les recherches IA », conseille M. Goudey. Il s’agit de surveiller l’image et les informations sur son activité diffusés sur le web. « Il faut que les entreprises soient comprises, crues et lues par ces outils d’IA » résume M. Laurent.
Sur le terrain, côté productivité, Claire Mathieu, directrice data & IA chez Suez, explique comment l’IA est devenue un outil stratégique face à trois enjeux de taille : la raréfaction de la ressource en eau, les impacts du changement climatique sur les infrastructures et le vieillissement des infrastructures. « Face à ces problématiques de plus en plus complexes, l’IA nous aide et devient de plus en plus indispensable, surtout pour la prédiction ». Par exemple, l’IA optimise la consommation d’eau des usines de traitement et prédit les casses de canalisations. « Avec les drones et les caméras, la technologie nous permet aussi d’avoir des yeux et des oreilles là où on n’en avait pas avant », ajoute-t-elle.
L’IA séduit par les gains de temps qu’elle permet. Mais pour qui et comment ? « Les gains de temps ne se traduisent pas forcément en gains d’efficacité ! » met en garde M. Boyer. « Il ne faut pas utiliser l’IA n’importe où ou bien partout ! » En effet, l’usage de l’IA pourrait faire gagner du temps à une personne au sein d’une entreprise, mais pas forcément à tout le monde. Un avis partagé par M. Goudey, qui insiste sur l’importance d’étudier les différents types de gains d’efficacité opérationnelle rendus possibles par l’IA (automation complète, co-intelligence, prise de décision…), tout en gardant en tête que « la rapidité n’est pas toujours source d’efficacité ».
« Pour l’instant on voit les gains de [performance opérationnelle] avec l’IA au cœur du métier, mais pas sur le fonctionnement interne de l’entreprise, » ajoute Mme Mathieu du Groupe Suez.

Le pari des centres de données
Partout en Europe, on assiste à un essor de sites de centres de données, aussi dénommé « AI factories » (centres de données dédié à l’IA), en projet. La France est le 3ème pays d’Europe, derrière le Royaume-Uni et l’Allemagne, comptant le plus de ces installations nécessaires pour nourrir les immenses besoins de calcul informatique des outils AI.
Le plus souvent présentés comme une aubaine pour l’attractivité du territoire et la souveraineté du pays, l’installation de data centers soulève néanmoins des questions sur leurs impacts, actuels et à venir, en termes de foncier (artificialisation des sols, perte de terrains agricoles, impact sur la biodiversité), de consommation d’eau, d’énergie utilisée et d’emplois.
Des préoccupations d’autant plus légitimes que cette surenchère de projets est basée sur un pari économique ! Car la demande des utilisateurs en matière d’IA reste à ce jour inconnue. « En tout cas, pour l’instant, les centres de données existants sont sous-utilisés », souligne Marie Garin, chercheuse postdoctorale au CNRS, qui compare cette situation de « terre inconnue », au pari pris sur les lignes ferroviaires aux USA entre 1880 et 1893 : notamment en raison de la nouveauté technologique et des besoins en capitaux colossaux, les propriétaires de chemins de fer gagnaient souvent plus d’argent grâce à la construction, aux terrains et aux droits miniers qu’avec l’exploitation des voies elles-mêmes.
« Stargate », le projet américain d’investissement massif dans les centres de données, pose la question des risques de renforcement des positions dominantes des firmes installées sur un marché, et de la soutenabilité de ce projet en matière énergétique. En France, afin de prendre le contrôle de son infrastructure, l’entreprise française Mistral AI lève des fonds pour construire son propre centre de données géant. Mais le site, en région parisienne, suscite des interrogations en termes d’impact environnemental (consommation d’électricité et d’eau).
La question de consommation d’énergie ont même mené à l’abandon ou la remise en question de certains projets. En 2024, Dublin a refusé l’installation d’un centre de données de Google aux motifs de l’absence d’énergies renouvelables intégrées au projet et de la pression sur le réseau électrique irlandais. En 2026, le gouvernement britannique a reconnu avoir commis une erreur en donnant le feu vert, en 2025, au développement d’un site de 72,000 mètres carrés dans le Buckinghamshire (comté du Sud-Est de l’Angleterre), compte tenu de ses répercussions sur l’environnement et sur le réseau électrique local.
Un choix de société
Il ne faut pas sous-estimer le pouvoir de lobbying des entreprises de la big-tech (Google, Amazon, Facebook, Apple, Microsoft…) afin de retarder ou d’influencer la régulation, ou encore de façonner les perceptions politiques vis-à -vis de leurs technologies, y compris l’IA. En 2025, ces géants comptaient 890 lobbyistes à Bruxelles, soit plus que tous les députés européens réunis !
Cependant, malgré cette pression, le vent semble tourner vers une exigence de responsabilité. Le Parlement européenne a réagi vivement au polémique de Grok, en février 2026, en votant massivement en majorité une interdiction des services d’intelligence artificielle permettant de « dénuder » des personnes sans leur consentement. En 2025, Mistral AI a publié une étude inédite afin de quantifier les impacts environnementaux de ses grands modèles de langage (LLM), devenant ainsi la première entreprise du secteur à lever le voile sur cette dimension de l’IA.
De nombreux autres aspects « invisibles » de l’IA subsistent. Marie Garin alerte sur la face cachée des travailleurs précarisés, souvent dans les pays émergents, exposés à des contenus violents et extrêmes pour entraîner les algorithmes. Compte tenu de cette réalité, elle interroge même l’utilisation du mot « intelligence » dans l’IA, « qui occulte l’humain derrière la machine ».
Une chose est sûre : l’IA nous place devant un choix de société. Le monde de demain dépendra de notre capacité à placer le bien commun — éthique, environnement, inclusivité — au-dessus des intérêts privés des acteurs économiques qui produisent cette technologie. « Le monde change, mais ce n’est pas une fatalité », conclut Alain Goudey sur une note d’optimisme.


