đĄ Rencontre de la Startup NationÂź Ă Tel Aviv autour de la mobilitĂ©
đĄ Rencontre de la Startup NationÂź Ă Tel Aviv autour de la mobilitĂ©
Par Joëlle Touré, déléguée générale, Futura-Mobility
La semaine du 9 mai 2022, une dĂ©lĂ©gation dâentreprises françaises sâest rendue Ă Tel Aviv en IsraĂ«l autour du salon EcoMotion, le salon annuel de la Startup NationÂź dĂ©diĂ© Ă la mobilitĂ©. Futura-Mobility et plusieurs de ses membres en faisait partie, avec le Chutzpah Lab comme poisson pilote et organisateur de la semaine pour les participants.

De nombreuses rencontres sur quatre jours ont permis Ă tous de mieux comprendre le systĂšme dâinnovation israĂ©lien. Deux challenges avaient Ă©galement Ă©tĂ© organisĂ©s en amont permettant aux participants de cibler plus rapidement les startups intĂ©ressantes sur le plan des Ă©nergies de demain et de lâexpĂ©rience utilisateur dans la mobilitĂ©.
La Startup NationÂź
La marque dĂ©posĂ©e par Startup Nation Central en IsraĂ«l est le reflet dâune rĂ©alitĂ© impressionnante, tant en nombre de startups, de licornes, de « soonicorns » (bientĂŽt des licornes), de levĂ©es de fonds, dâinvestissement de lâĂtat dans la recherche et lâinnovation.
La Startup NationÂź en chiffres
7 000 startups en mai 2022
Plus de 210 fonds dâinvestissements
Plus de 80 accélérateurs, 29 incubateurs
Plus de 350 centres de R&D de multinationales
9 universités publiques, 17 technology transfer offices (TTOs)
4,9% du PIB consacré à la R&D, au premier rang mondial avec un effet de levier trÚs important sur le financement privé, ce dernier finançant à 90% la R&D israélienne
93 licornes en mai 2022 (évolue rapidement !)
± startups cotées au Nasdaq / NY Stock Exchange
PrĂšs de 10% des actifs travaillent dans la tech
26 milliards $US de financements levĂ©s en 2021 par les startups, soit 3 fois plus par habitant quâaux Ătats-Unis
85% des investissements provient de lâĂ©tranger
Source : Startup Nation Central
A savoir selon JĂ©rĂ©mie Kletzkine, VP business development de Startup Nation Central, en IsraĂ«l ne sont considĂ©rĂ©es comme des startups que les jeunes pousses qui travaillent dans la technologie. « Sâil nây a pas de volontĂ© de crĂ©er de la valeur Ă grande Ă©chelle, drivĂ©e par la haute technologie, ce nâest pas considĂ©rĂ© comme une startup ici. ». Autrement dit « il y a trĂšs peu de startups Ă usage innovant en IsraĂ«l, la plupart sont des entreprises Ă technologie innovante ». Donc il ne suffit pas dâĂȘtre une jeune pousse et de travailler sur la digitalisation pour ĂȘtre considĂ©rĂ©e comme une startup dans le pays. La digitalisation de processus ou de documents nâest pas considĂ©rĂ©e comme innovante, mais comme de lâamĂ©lioration continue.
Les entrepreneurs israĂ©liens sâattachent dâabord Ă rĂ©soudre un problĂšme technologique, et ensuite ils cherchent le champ dâapplication de cette technologie. Contrairement aux français qui cherchent Ă identifier une solution Ă un problĂšme identifiĂ© au dĂ©part. Quelque peu dĂ©routant pour nos entreprises françaises qui doivent comprendre la technologie avant de la relier Ă une Ă©ventuelle question Ă rĂ©soudre dans leur propre activitĂ©âŠ
De plus, les startups en IsraĂ«l travaillent beaucoup sur des segments business to business. « Quand on regarde la liste des licornes israĂ©liennes, peu dâentre elles sont connues du grand public », ajoute JĂ©rĂ©mie Kletzkine.

La Startup NationŸ⊠pourquoi ?
Quâest-ce qui explique de tels chiffres ? Comment se fait-il que lâĂ©cosystĂšme soit aussi dynamique ? Plusieurs Ă©lĂ©ments peuvent expliquer que les conditions sont rĂ©unies pour faciliter lâinnovation.
Tout dâabord le relationnel. IsraĂ«l est un petit pays (9,4 millions dâhabitants sur 22 000 km2) et donc la mise en rĂ©seau est plus facile. Le relationnel fait partie de la culture et mĂȘme dâune certaine rĂ©silience des habitants face aux conflits que le pays affronte depuis sa crĂ©ation. La fĂȘte est quasi permanente Ă Tel Aviv, la nourriture est abondante et partagĂ©e, les contacts facilitĂ©s.
De mĂȘme, le grand brassage ethnique, social et culturel que constitue le service militaire long en IsraĂ«l facilite les rencontres et la naissance de relations interpersonnelles fortes et durables.
Il nâest pas Ă©tonnant que Tel Aviv soit un haut lieu de la gay pride dans le monde aprĂšs San Francisco. Ce qui fait dire Ă Yossi Dan : « quand on superpose les cartes de la prĂ©sence dâune importante communautĂ© homosexuelle et des terrains innovants de par le monde, on sâaperçoit que les deux coĂŻncident » (source « Global Tel Aviv », dĂ©partement international de la ville de Tel Aviv). Non pas que les personnes homosexuelles soient forcĂ©ment plus innovantes que les autres, mais la culture dâouverture locale y facilite certainement lâinnovation.
DâaprĂšs Yossi Dan, trois mots-clĂ©s expliquent la culture de lâinnovation Ă Tel Aviv.
Chutzpah quâon pourrait traduire par culot ou audace. Câest le fait dâoser. Oser contacter, oser demander, tenter. Câest lâesprit dâinitiative, dâentreprendre.
Rosh Gadol qui signifie « tĂȘte la premiĂšre ». Cela correspond au fait dâavoir toujours les yeux ouverts, de ne pas sâancrer dans des habitudes, dâĂȘtre ouvert aux idĂ©es des autres.
Enfin, Tachless, qui correspond à « bottom line » en anglais, et donc Ă la recherche de lâefficacitĂ©, avec un cĂŽtĂ© trĂšs pragmatique et concret. Il sâagit certainement dâune influence de la culture anglo-saxonne, nombre dâisraĂ©liens ayant Ă©tudiĂ© aux USA. « Si au bout dâun quart dâheure sur une rĂ©union dâune heure, on sâaperçoit que lâĂ©change ne va pas aboutir, alors on arrĂȘte là  », explique Yossi Dan. Pour les français, ce comportement peut ĂȘtre perçu comme impoli, un peu brutal mĂȘme. Pour les israĂ©liens, on se rend service mutuellement Ă ne pas faire perdre Ă lâautre un temps prĂ©cieux.

La culture managĂ©riale de lâarmĂ©e, Ă©videmment trĂšs prĂ©sente dans la vie des israĂ©liens avec un service militaire assurĂ© pendant prĂšs de 3 ans par tous les jeunes hommes et jeunes femmes, influence la culture dâinnovation du pays. Contrairement aux idĂ©es reçues, lâarmĂ©e et aussi lâĂ©ducation en IsraĂ«l, fonctionne de façon trĂšs peu hiĂ©rarchique. « Il leur est demandĂ© [aux jeunes] de raisonner [âŠ] dans le respect des ordres hiĂ©rarchiques mais en laissant une marge de manĆuvre importante Ă la prise dâinitiative, qui est renforcĂ©e par le fait que la notion de hiĂ©rarchie nâest subie dans lâarmĂ©e quâen filigrane : il nây a pas de hiĂ©rarchie sociale ou raciale », Ă©crit Edouard Cukierman, fondateur d’un grand fonds dâinvestissement israĂ©lien et sa banque dâaffaires Catalyst, dans son ouvrage co-Ă©crit avec Daniel Rouach, IsraĂ«l valley, le bouclier technologique de lâinnovation, paru en 2013 aux Ă©ditions Pearson. Cela permet donc un accueil des idĂ©es de tous dans un esprit de Rosh Gadol, dâouverture.
Lâimportance de lâarmĂ©e et le niveau de conflit qui entoure le pays favorisent la recherche sur les sujets de sĂ©curitĂ© et notamment de cybersĂ©curitĂ© ou encore de logistique.
Autre facteur, les universitĂ©s en IsraĂ«l font en sorte quâil y ait un transfert technologique rapide entre les travaux de recherche et leur application potentielle. Ainsi, les brevets sont dĂ©posĂ©s rapidement, et de nombreuses startups sont des spin-offs dâuniversitĂ©, telles que la cĂ©lĂšbre Mobileye, rachetĂ©e en 2017 par Intel pour 15,3 milliards de $US. Ce facteur, associĂ© au niveau dâĂ©ducation trĂšs Ă©levĂ© dans le pays â 9,2% des actifs travaillent dans la haute technologie ! – explique le niveau de recherche avancĂ©.
Enfin, le gouvernement investit de maniĂšre massive dans la recherche avec la part du PIB attribuĂ©e Ă la recherche la plus Ă©levĂ©e du monde, Ă prĂšs de 5%. LâĂtat investit dans les phases prĂ©coces dâun projet, prenant ainsi en charge le risque dâĂ©chec. Le « bureau scientifique en chef » supporte 85% de la charge financiĂšre durant cette phase critique, alors que les incubateurs privĂ©s reçoivent 50% des parts de lâentreprise. En cas dâĂ©chec les entrepreneurs ne sont pas obligĂ©s de rembourser lâĂtat.
La Startup NationŸ⊠quel type de collaboration avec les entreprises françaises ?
Les startups israĂ©liennes nâont pas besoin de fonds. « Lâargent, il y en a⊠mĂȘme certainement trop ! » affirme JĂ©rĂ©mie Kletzkine.
Ce dont elles ont besoin est plutĂŽt dâun terrain de jeu. En effet le pays Ă©tant trĂšs petit, les startups ne peuvent pas y dĂ©ployer Ă grande Ă©chelle leurs innovations et les tester. Dâailleurs, le pays ne semble pas trĂšs moderne au vu de la place de lâinnovation en son sein.
« Les startups ici ont besoin dâun champ dâexpĂ©rimentation, de jeux importants de donnĂ©es aussi » explique Yossi Dan. Comme elles partent de la solution et non du problĂšme « elles ont aussi besoin dâun problĂšme Ă rĂ©soudre, dâune problĂ©matique concrĂšte pour se confronter au rĂ©el », ajoute-t-il. « C’est aussi pour cela qu’on a rajoutĂ© un ‘startup Studio’ Ă Chutzpah Lab, pour accompagner les projets technologiques entre grands groupes et startups ».
Lors du salon EcoMotion, deux personnes de lâĂtat du Michigan, en charge respectivement de lâinnovation et des transports, sont intervenues uniquement dans cette optique, dans un show Ă lâamĂ©ricaine, pour dire Ă lâĂ©cosystĂšme israĂ©lien « We need you ! Come and try your innovations in our territory » – nous avons besoin de vous ! Venez expĂ©rimenter vos innovations sur notre territoire – pour travailler sur tous les dĂ©fis de mobilitĂ© que rencontre cet Ătat traditionnellement ancrĂ© dans le secteur automobile. Le Michigan facilite ainsi la venue des startups israĂ©liennes en prenant par exemple en charge les coĂ»ts et en accueillant les startups au sein du hub dâinnovation créé par les grands constructeurs, Ford et General Motors en tĂȘte.

LâĂ©cosystĂšme est Ă©galement capable de travailler sur une problĂ©matique dĂ©finie quâon lui soumet. Câest une des façons de travailler du Living lab, fondĂ©e par Dr. Smadar Itzkovich. Ce laboratoire dâinnovation rĂ©unit les startups et entreprises prĂȘtes Ă partager leurs donnĂ©es pour travailler ensemble. DerniĂšrement, 8 startups et entreprises ont collaborĂ© pour amĂ©liorer la gestion du trafic de Tel Aviv pour que la route soit plus sĂ»re, en voiture, en bus, en trottinette⊠La question a Ă©tĂ© posĂ©e et le financement apportĂ© par le gouvernement israĂ©lien. La vision du Dr. Itzkovich : « partager les donnĂ©es est bon pour le bien commun ET pour le business ! ».

Ătant donnĂ© le caractĂšre vif et la recherche dâefficacitĂ© de lâĂ©cosystĂšme israĂ©lien, travailler avec les startups locales nĂ©cessite une organisation particuliĂšrement agile de la part des entreprises industrielles. Il faut en effet pouvoir prendre rapidement la dĂ©cision sur lâopportunitĂ© de travailler ensemble, puis fournir un pĂ©rimĂštre dâexpĂ©rimentation et des donnĂ©es, enfin gĂ©rer le projet collaboratif de maniĂšre efficace. Sans quoi les startups iront rapidement voir ailleurs si lâherbe est plus innovanteâŠ
Et concrÚtement ? Aperçu de quelques pépites rencontrées
Lors du voyage, de trĂšs nombreuses startups ont Ă©tĂ© rencontrĂ©es, certaines ont participĂ© aux deux tech challenges organisĂ©s dans le cadre de ce voyage, dâautres ont Ă©tĂ© rencontrĂ©es sur leur site.
Câest le cas dâElectreon par exemple. DĂ©jĂ rencontrĂ© en 2019, l’entreprise dĂ©ploie des solutions de recharge Ă©lectrique sans contact. A destination des vĂ©hicules Ă©lectriques, lâentreprise propose trois types de recharge : dynamique pour des vĂ©hicules roulant Ă allure normale sur route, en semi-dynamique dans des zones oĂč les vĂ©hicules roulent au ralenti (taxis par exemple sur les zones de prise en charge des passagers), ou encore en statique sur des parkings.

LâefficacitĂ© de la recharge est annoncĂ©e Ă 85% pour une recharge en dynamique et Ă 90% pour une recharge en statique. Sept pilotes sont en cours dans le monde, en IsraĂ«l, aux USA, en SuĂšde, en Allemagne, en Italie – et plus de cinquante sont en nĂ©gociation. Le prix reste Ă©levĂ© avec 650 000 ⏠par km pour installer la solution pour un sens de circulation (sans compter la connexion au rĂ©seau, lâasphalte ou mĂȘme lâinstallation sur les vĂ©hicules des modules nĂ©cessaires), mais permettrait dâallĂ©ger les vĂ©hicules lourds avec un pack de batteries moins important. Toutefois, un nouveau modĂšle Ă©conomique est maintenant en place, oĂč Electreon prend en charge l’installation et facture au client un prix mensuel par autobus.
Impossible ici de présenter toutes les startups intéressantes rencontrées lors de ces 3 jours ! Les finalistes de nos deux tech challenges ainsi que les startups gagnantes, ITC et Parknav, sont présentés sur notre site.
Le mieux pour trouver la perle rare ? Creuser, continuer de prendre des contacts et retourner sur place lâan prochain !
