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🐝 BiodiversitĂ© et Transports : un dĂ©fi crucial pour l’avenir de tous

Par : Lesley Brown 24 avril 2025 no comments

🐝 BiodiversitĂ© et Transports : un dĂ©fi crucial pour l’avenir de tous

Une session organisĂ©e par Futura-Mobility, le 14 mars 2025, a permis de mettre en lumiĂšre l’importance capitale de la biodiversitĂ© pour la vie des ĂȘtres humains et d’exposer les impacts des transports sur celle-ci. Cette premiĂšre rencontre d’une sĂ©rie de deux Ă©vĂšnements a Ă©tĂ© l’occasion d’approfondir la comprĂ©hension des enjeux et de discuter des mesures et solutions pour un avenir plus durable.

Photo : Christophe Lienard

L’humain intĂ©grĂ© au vivant

« La biodiversitĂ© est essentielle pour nous, les humains ! » La prĂ©sentation passionnante de Gilles Boeuf, biologiste, professeur Ă  Sorbonne UniversitĂ© et ancien prĂ©sident du MusĂ©um national d’histoire naturelle, rappelle avec force la place de l’humain au sein du vivant et l’interdĂ©pendance qui en dĂ©coule.

La biodiversitĂ©, c’est-Ă -dire l’ensemble des ĂȘtres vivants, de leurs interactions et des Ă©cosystĂšmes dans lesquels ils Ă©voluent, nous nourrit, nous soigne, nous permet de respirer, de nous habiller, de nous abriter, et de nous inspirer.  Elle joue aussi un rĂŽle fondamental dans la rĂ©gulation du climat.

Parmi ces Ă©cosystĂšmes, l’ocĂ©an, qui recouvre les trois quarts de la surface terrestre, est le premier rĂ©gulateur du climat. Il capte et stocke le CO2 atmosphĂ©rique. Il stocke et redistribue de trĂšs grandes quantitĂ©s de chaleur autour du globe par l’intermĂ©diaire des courants marins.

L’eau est aussi Ă©videmment indispensable Ă  la vie et au vivant. Le corps humain est constituĂ© d’environ 65 % d’eau et ce sont tous les ĂȘtres vivants qui ont besoin d’eau pour exister. « Il faut arrĂȘter de dĂ©valoriser l’eau ! » martĂšle M. Boeuf. « Le grand problĂšme c’est sa distribution, oĂč elle tombe sur la planĂšte, et l’usage qu’on en fait ».

Et pourtant les activitĂ©s humaines, avec la destruction des habitats, la pollution, la surexploitation des ressources, l’introduction d’espĂšces invasives, et le changement climatique, fragilisent voire mettent en pĂ©ril le systĂšme Terre.

L’augmentation de la population mondiale et les modĂšles de consommation actuels exacerbent ces pressions, soulevant la question de la durabilitĂ© mĂȘme de notre civilisation. Il faut, d’aprĂšs le professeur, un « changement radical de la nature humaine », citant ici Sri Aurobindo (1915 !), et la fin d’une « économie stupide et suicidaire » basĂ©e sur la destruction de la nature.

Source : prĂ©sentation de Gilles BƓuf

M. Boeuf alerte sur la rapiditĂ© de la dĂ©gradation environnementale. Au niveau mondial, la moitiĂ© du corail a Ă©tĂ© dĂ©truit en 50 ans et le rĂ©chauffement des mers s’accĂ©lĂšre: « Dans les annĂ©es 1990, on avait prĂ©dit ce rĂ©chauffement, mais entre 2022-2024 on avait dĂ©jĂ  atteint les tempĂ©ratures qu’on avait imaginĂ©es pour 2050 ! »

En Europe, il dĂ©plore la quasi-disparition de l’esturgeon europĂ©en, victime de la surpĂȘche, de la pollution et des barrages. Jadis, ce poisson d’eau douce convoitĂ© pour ses « Ɠufs d’or » (le caviar), jouissait d’une aire de distribution trĂšs vaste, dans les cours d’eau s’étendant du nord de la NorvĂšge au Maroc, en mer Baltique, en MĂ©diterranĂ©e et en mer Noire.  Aujourd’hui espĂšce menacĂ©e, il n’est dĂ©sormais prĂ©sent que dans deux riviĂšres, la Garonne et la Dordogne en France.

« La pire des actions c’est l’inaction », souligne M. Boeuf. Car l’action peut porter ses fruits, comme en atteste l’augmentation du nombre d’espĂšces de poissons (y compris des espĂšces invasives !) dans la Seine Ă  Paris. GrĂące aux efforts menĂ©s depuis plusieurs dĂ©cennies – Ă  savoir l’arrĂȘt des dĂ©versements de dĂ©chets chimiques non traitĂ©s, le raccordement massif des logements au systĂšme de traitement des eaux usĂ©es et l’amĂ©lioration de la morphologie du cours d’eau avec moins de bĂ©ton et plus d’espaces vĂ©gĂ©talisĂ©s –, accompagnĂ©s d’investissements considĂ©rables, la diminution de la pollution due Ă  l’activitĂ© humaine a permis le retour d’espĂšces. Il faut cependant surveiller de prĂšs les effets de polluants comme les perturbateurs endocriniens.

De plus, le vivant nous est utile et nous inspire. Le biomimĂ©tisme – M. Boeuf est prĂ©sident du centre d’études et d’expertises en biomimĂ©tisme, le CEEBIOS – peut servir nos innovations pour trouver des solutions durables. En effet, le vivant optimise la ressource Ă©nergĂ©tique, utilise des Ă©nergies renouvelables, recycle, fonctionne uniquement Ă  tempĂ©rature ambiante
 « La libellule pĂšse 2,5 g. Elle est apparue il y a 345 millions d’annĂ©es. Elle vole Ă  90 km avec 2 Watts ! Vous connaissez un polytechnicien capable de nous inventer ça, vous ? » s’amuse-t-il.

Dernier point abordĂ© dans cette confĂ©rence par Gilles Boeuf, l’initiative OneHealth, qui met en lumiĂšre l’imbrication trĂšs Ă©troite entre la santĂ© de l’environnement, de la biodiversitĂ© et celle des ĂȘtres humains. Les risques et les maladies Ă©mergentes (Covid par exemple) sont majoritairement dus Ă  la perturbation des habitats par l’humain.

« Sur le vivant si on fait des choses ça marche tout de suite. On arrĂȘte de pĂ©cher ; on rĂ©ensemence ; on fait des rĂ©serves et ça marche ! Si on veut encourager les humains Ă  faire des efforts, il faut autant s’occuper du vivant que du climat », conclut M. Boeuf.

Infrastructures LinĂ©aires de Transport – comment rĂ©concilier routes et rail avec la biodiversité ?

Éric Guinard, responsable d’études en amĂ©nagements et biodiversitĂ© et expert international Ă©cologue du Cerema (MTES), a quant Ă  lui prĂ©sentĂ© les impacts des infrastructures linĂ©aires de transport (« ILT » – voies ferrĂ©es, canaux et routes) sur la biodiversitĂ© terrestre.

Source : prĂ©sentation d’Éric Guinard

Depuis la Seconde Guerre mondiale, on observe une diminution de la biodiversitĂ© parallĂšlement Ă  l’augmentation de la densitĂ© des infrastructures linĂ©aires de transport. Ces infrastructures ont de nombreux impacts qui se manifestent Ă  diffĂ©rentes Ă©tapes de leur cycle de vie.

Avant les travaux, M. Guinard estime que la connaissance de l’état initial des Ă©cosystĂšmes est souvent insuffisante. Cette lacune empĂȘche d’estimer avec prĂ©cision les impacts des infrastructures une fois ces derniĂšres installĂ©es.

Pendant la phase de chantier, les consĂ©quences directes sur l’environnement sont notables, avec la destruction d’habitats naturel, la mortalitĂ© animale provoquĂ©e et les pollutions gĂ©nĂ©rĂ©es par les travaux.

Une fois les infrastructures construites et en exploitation, certains animaux terrestres ou oiseaux peuvent ĂȘtre repoussĂ©s Ă  cause de la lumiĂšre ou du bruit, tandis d’autres peuvent trouver refuge dans les abords immĂ©diats en s’exposant Ă  un risque accru de collision avec le trafic. Les infrastructures linĂ©aires de transport engendrent des impacts chimiques, notamment par le relargage de substances toxiques dans l’air, l’eau et le sol (par les gaz de combustion, l’usure des pneus, les pots catalytiques…). En plus de provoquer la fragmentation des habitats, les infrastructures apportent Ă©galement un risque de collisions et facilitent la propagation d’espĂšces envahissantes.

Les mesures d’Ă©vitement, de rĂ©duction et de compensation sont essentielles, avec une prioritĂ© particuliĂšre donnĂ©e Ă  l’Ă©vitement dans les zones Ă  haute valeur patrimoniale.

Concernant la pollution lumineuse, M. Guinard cite plusieurs actions possibles, telles que la limitation de l’éclairage des routes en rase campagne aux seuls carrefours dangereux, l’interruption de l’éclairage nocturne, ou l’installation de lampes Ă  faible Ă©mission d’UV afin de rĂ©duire l’attraction des insectes et, par consĂ©quent, celle des chauves-souris.

Pour limiter les nuisances sonores liĂ©es au trafic, la limitation de la circulation aux seuls riverains en saison de reproduction dans les zones naturelles abritant des espĂšces sensibles est une des solutions possibles. L’utilisation de vĂ©hicules moins bruyants ou l’installation de merlons ou de murs acoustiques constituent d’autres types d’action.

Enfin, la crĂ©ation de passages Ă  faune (associĂ© Ă  des clĂŽtures) est essentielle pour contrer l’effet barriĂšre causĂ© par la fragmentation des habitats.

M. Guinard souligne l’importance de mesurer l’efficacitĂ© des solutions adoptĂ©es sur le long terme, au-delĂ  de 5 ans aprĂšs la construction. Il estime que le degrĂ© d’efficacitĂ© des passages Ă  faune par exemple, espĂšce par espĂšce, pourrait ĂȘtre mieux connu. « La connaissance des espĂšces qui utilisent les passages Ă  niveau est encore insuffisante, du fait du grand nombre de facteurs qui favorisent ou nuisent Ă  son efficacitĂ©, d’oĂč le besoin d’Ă©tudes approfondies sur des protocoles partagĂ©s et standardisĂ©s ».

Source : prĂ©sentation d’Éric Guinard

Cela nĂ©cessiterait des Ă©tudes solides et l’existence d’un Ă©tat initial de rĂ©fĂ©rence bien documentĂ© alors mĂȘme que les financements manquent pour la recherche en amont des dĂ©clarations d’utilitĂ© publique (DUP). Il faudrait Ă©galement Ă©tudier conjointement les effets du rĂ©chauffement global et des infrastructures linĂ©aires de transport sur la biodiversitĂ© pour mieux Ă©valuer les impacts de chaque facteur.

Source : prĂ©sentation d’Éric Guinard

Par ailleurs, il souligne la rareté des effets bénéfiques des infrastructures linéaires de transport sur la biodiversité.

Éric Guinard termine en plaidant pour « une vision politique territoriale plus forte et intĂ©gratrice qui prend mieux en compte les enjeux de biodiversitĂ© liĂ©s aux transports », ou encore les impacts cumulĂ©s des infrastructures avec celles existantes (choix politique de prĂ©venir de tout amĂ©nagement important les zones de tranquillitĂ© [Ă  faible densitĂ© de routes] et concentrer encore plus, oĂč cela est nĂ©cessaire, les ILT dans les zones oĂč elles sont en plus forte densitĂ©) .

Le transport maritime et les cétacés

Les recherches d’Olivier Adam, bioacousticien et professeur Ă  Sorbonne UniversitĂ©, portent sur l’impact du transport maritime sur les cĂ©tacĂ©s.

Depuis 20 ans – et mĂȘme dĂ©jĂ  depuis les annĂ©es 1960 avec l’invention de la conteneurisation –, le trafic maritime mondial ne cesse de s’intensifier en volume de marchandises transportĂ©es et en vitesse, avec des navires de plus en plus rapides. L’augmentation de la vitesse des navires accroit le risque de collisions avec les espĂšces marines. « Il est difficile de savoir combien il y a de collisions exactement, mais elles sont la premiĂšre cause de mortalitĂ© du rorqual commun en MĂ©diterranĂ©e et elles mettent en danger des baleines franches nord-Atlantique, en voie d’extinction », explique M. Adam.

Source : prĂ©sentation d’Olivier Adam

La pollution sonore de plus en plus forte gĂ©nĂ©rĂ©e par les navires, est Ă©galement un enjeu majeur du secteur maritime. Le bruit perturbe l’habitat et les modes de vie des cĂ©tacĂ©s, notamment la communication entre individus, l’alimentation, l’activitĂ© de plongĂ©e, les trajectoires, etc. Cette nuisance pourrait forcer ces animaux Ă  quitter leur habitat ou provoquer des traumatismes physiques, des pertes auditives ou des changements de comportement.

Source : prĂ©sentation d’Olivier Adam

La rĂ©duction de la vitesse des navires et l’interdiction de naviguer dans certaines zones constituent des mesures efficaces pour rĂ©duire Ă  la fois les risques de collision et la pollution sonore. Par exemple, au large du port de Boston, pendant les mois d’étĂ©, les bateaux sont tenus de faire un dĂ©tour. Le Canada, les États-Unis et la France ont instaurĂ© des zones exclusives de navigation. Olivier Adam dĂ©plore toutefois que ces zones ne couvrent pas suffisamment les vastes espaces au milieu des ocĂ©ans, lĂ  oĂč les cĂ©tacĂ©s sont aussi prĂ©sents.

Des solutions d’ingĂ©nierie sont en cours de dĂ©veloppement, comme l’installation de klaxons sous-marins, appelĂ©s pingers, Ă  l’avant des navires pour avertir les animaux et l’utilisation de camĂ©ras thermiques pour dĂ©tecter leur prĂ©sence. Par ailleurs, M. Adam rappelle que la fabrication de navires plus silencieux est techniquement possible, citant l’exemple des ferries qui « ont fait un excellent travail pour rĂ©duire le bruit incessant Ă  bord leurs bateaux ».

En parallĂšle, il reconnait des progrĂšs au niveau de la rĂ©glementation, avec par exemple la directive-cadre stratĂ©gie pour le milieu marin (directive 2008/56/CE dite DCSMM) adoptĂ©e en 2008 au niveau europĂ©en. Cette directive dĂ©finit une approche commune et des objectifs partagĂ©s pour la protection et la conservation du milieu marin. NĂ©anmoins, faute de contrĂŽle effectif en mer, bon nombre de ces rĂšgles ont pour l’instant un caractĂšre seulement incitatif.

Source : prĂ©sentation d’Olivier Adam

Préserver la biodiversité, un enjeu stratégique

Cette rencontre a soulignĂ© avec force l’importance d’agir sans dĂ©lai pour prĂ©server la biodiversitĂ©. Elle a Ă©galement permis d’éclairer l’impact et donc la responsabilitĂ© du secteur des mobilitĂ©s sur la prĂ©servation des Ă©cosystĂšmes.

« A quoi rime de s’alarmer sur le changement climatique s’il n’y a pas de vie sur Terre ?! » interroge Gilles BƓuf. « Je ne suis pas contre les avions ou les voitures, c’est leur dĂ©mesure qui pose problĂšme ! ». M. Guimard en vient Ă©galement Ă  interroger les offres de transports : quel est le moyen de transport mieux adaptĂ© Ă  chaque besoin de mobilité ?

PrĂ©server la biodiversitĂ© est un enjeu stratĂ©gique pour les entreprises et un impĂ©ratif pour notre avenir. Est si ce n’est pas Ă  la biodiversitĂ© de s’adapter mais Ă  l’humain et Ă  la sociĂ©tĂ© de s’y intĂ©grer et de la protĂ©ger !