đ La dĂ©carbonation des mobilitĂ©s vue des infrastructures de transport
đ La dĂ©carbonation des mobilitĂ©s vue des infrastructures de transport
Les infrastructures des ports, des aĂ©roports et du transport ferroviaire sont soumises Ă un double enjeu du point de vue de la dĂ©carbonation : dĂ©carboner leurs propres activitĂ©s, et accueillir les prochains vecteurs dâĂ©nergie propres pour alimenter les vĂ©hicules quâils servent.
Futura-Mobility a examinĂ© ce sujet lors de sa derniĂšre sĂ©ance, le 15 novembre, avec trois experts de SNCF RĂ©seau, du Groupe ADP, et dâHAROPA PORT.

Lâobjectif de neutralitĂ© carbone du Groupe SNCF en 2035 implique des nouvelles solutions tout en tenant compte du contexte Ă©conomiquement contraint de lâentreprise. Pour SA SNCF RĂ©seau, « il sâagit de maĂźtriser les coĂ»ts pour rendre les projets de dĂ©carbonation rĂ©alisables Ă cette Ă©chĂ©ance », explique Philippe Berthier, responsable du dĂ©partement traction Ă©lectrique Ă SNCF RĂ©seau.
Du cotĂ© des aĂ©roports, le Groupe ADP a pris un engagement SBTi (Science Based Targets initiative) alignĂ© sur l’accord de Paris pour tous ses plateformes, ce « qui signifie zĂ©ro Ă©mission nette Ă lâhorizon 2050 », explique Blandine Landfried, directrice de la division climat et transport aĂ©rien durable du groupe ADP. « Pour y arriver, on sâengage Ă faire dĂ©croitre nos Ă©missions de carbone Ă la fois directes de nos aĂ©roports et de nos parties prenantes, majoritairement les compagnies aĂ©riennes et leurs avions, dâau moins 90 % entre 2019 et 2050 ». Un des piliers de la stratĂ©gie de dĂ©carbonation du Groupe ADP souhaite faire de ses aĂ©roports des hubs Ă©nergĂ©tiques, afin de pouvoir produire et distribuer les Ă©nergies nouvelles, dĂ©carbonĂ©es ou bas carbones.
Pour HAROPA PORT, lâautoritĂ© qui gĂšre les ports du Havre, Rouen et Paris, le plus gros enjeu est « dâencourager et dâaccompagner les partenaires installĂ©s sur nos terrains ou Ă proximitĂ© de dĂ©carboner », explique CĂ©dric Virciglio, directeur du pilotage stratĂ©gique dâHAROPA PORT.
Solutions et innovations pour la décarbonation
- L’Ă©lectrification, un levier essentiel
Pour ces trois acteurs, Ă©lectrifier les infrastructures, sans ĂȘtre la solution unique, joue un rĂŽle majeur dans cette transition. Chez SNCF RĂ©seau, la dĂ©carbonation par lâĂ©lectrification est aujourdâhui orientĂ©e vers les lignes de desserte fine du territoire (LDFT). Ces LDFT sont principalement destinĂ©es aux trajets quotidiens assurĂ©s par les services organisĂ©s et financĂ©s par les RĂ©gions, ou Ăle-de-France MobilitĂ© dans la rĂ©gion francilienne. « Aujourdâhui, beaucoup de LDFT ne sont pas Ă©lectrifiĂ©es, ce qui permet donc de tester diffĂ©rentes solutions sur ses axes-lĂ et aussi d’ĂȘtre en lien direct avec les acteurs et les autoritĂ©s organisatrices Ă lâĂ©chelle du territoire ».
La mise en place dâun MiniLab au sein de SNCF RĂ©seau il y a environ 5-6 ans a fait Ă©merger la notion d’Ă©lectrification frugale. LâidĂ©e est de profiter de lâĂ©mergence ces derniĂšres annĂ©es des nouvelles opportunitĂ©s liĂ©es au couplage entre les innovations des matĂ©riaux roulants et ce que l’infrastructure peut mettre en place pour utiliser au mieux ces nouvelles opportunitĂ©s technologiques. Câest « une vision systĂšme pour surmonter la barriĂšre du coĂ»t de lâĂ©lectrification des lignes pour les rĂ©gions de France », explique M. Berthier. Une des solutions issues de cette dĂ©marche est le train bi-mode Ă©lectrique-batterie, qui permet de sortir du diesel sur les lignes Ă faible trafic, sans toutefois avoir Ă les Ă©lectrifier en intĂ©gralitĂ©. Un autre axe de ce travail de frugalitĂ© concerne spĂ©cifiquement les trajets de « dernier kilomĂštre » des locomotives de fret : lâĂ©quipe du MiniLab cherche des solutions beaucoup plus frugales au sens du coĂ»t dâĂ©lectrification. « Ces trains de fret roulent lentement sur les derniers kilomĂštres de leur parcours, autour de 30 ou 40 km / heure », explique M. Berthier. « Donc plutĂŽt que dâinstaller des catĂ©naires pour des trains qui roulent Ă 160 km/heure, on va sâintĂ©resser Ă des technologies de catĂ©naires pour ces tronçons qui vont nous coĂ»ter moins cher ».
Une troisiĂšme approche Ă©galement Ă lâĂ©tude au sein du MiniLab est lâadaptation des tensions d’Ă©lectrification. Une partie du rĂ©seau ferroviaire est Ă©lectrifiĂ©e en 25 000 volts, une autre en 1 500 volts continus. Beaucoup de travaux sont en cours aujourdâhui sur ces technologies dâalimentation en courant continu pour monter les tensions et donc amĂ©liorer la performance et rĂ©duire les pertes. « Câest intĂ©ressant pour nous car cela pourrait se faire Ă infrastructure quasiment Ă©quivalente, cependant cela nĂ©cessite que le matĂ©riel roulant soit compatible avec ces tensions-lĂ et donc il faut aussi quâil y ait un effort du cĂŽtĂ© des constructeurs ».
LâĂ©lectrification des opĂ©rations au sol et mĂȘme en vol au sein des aĂ©roports du Groupe ADP comporte de nombreuses actions, allant du dĂ©veloppement de stations dâĂ©nergies alternatives et hydrogĂšnes pour alimenter les flottes de taxis et vĂ©hicules internes Ă ADP jusquâau dĂ©veloppement d’infrastructures de recharge pour les avions Ă©lectriques de demain. Uniquement pour les aĂ©roports parisiens, les besoins en Ă©lectricitĂ© qui vont ĂȘtre gĂ©nĂ©rĂ©s par toutes les opĂ©rations au sol vont nĂ©cessiter une multiplication par environ 1,5 des puissances actuellement disponibles. « Ce qui va entraĂźner la modification forte des infrastructures pour rendre notre rĂ©seau dâĂ©lectricitĂ© plus fiable et capacitif », explique Mme Landfried. Â

Pour le fluvial, HAROPA PORT, en collaboration avec Voies Navigables de France (VNF), a dĂ©veloppĂ© un rĂ©seau dâune centaine de bornes pour permettre aux barges ainsi quâaux navires de croisiĂšre de se brancher Ă quai dans une premier et de pouvoir recharger des batteries dans un second temps lorsque la propulsion sera totalement Ă©lectrique â ce programme a bĂ©nĂ©ficiĂ© dâun cofinancement de lâUnion europĂ©enne. « Dans nos ports, on travaille Ă©galement sur la partie conteneurs pour amener la puissance Ă©lectrique aux quais », dit M. Virciglio.

- Diversification des énergies et optimisation des usages
Lâammoniaque, le mĂ©thanol, les SAF (Sustainable Aviation Fuels, kĂ©rosĂšnes biosourcĂ©s ou de synthĂšse), lâhydrogĂšne, la biomasse, la gĂ©othermie, le photovoltaĂŻqueâŠ. Diversifier les sources d’Ă©nergie va aussi permettre Ă ces acteurs de dĂ©carboner leurs activitĂ©s.
Dans cette optique, HAROPA PORT cherche Ă installer sur son domaine des entreprises en mesure de produire un maximum dâĂ©nergies vertes, avec, par exemple, des installations de biomĂ©thanisation, notamment au Port de Gennevilliers en Ile -de France, ou lâinstallation de panneaux photovoltaĂŻques sur les toits des entrepĂŽts ou hangars dans les ports. Idem pour le Groupe ADP, qui utilise dĂ©jĂ la gĂ©othermie pour disposer dâeau chaude et investit dans des fermes solaires « dans des rĂ©gions plus ensoleillĂ©s en France que Ile-de-France ! » souligne Mme Landfried.  Le Groupe prĂ©voit Ă©galement dâinstaller des panneaux solaires sur ses aĂ©roports parisiens et Ă©tudie la capacitĂ© Ă solariser ses prairies aĂ©ronautiques, « en veillant particuliĂšrement que lâinstallation de ces panneaux ne dĂ©truisent pas la biodiversité », insiste Mme Landfriend. « Notre objectif 2030 est de faire en sorte que 30 % de notre Ă©lectricitĂ© soit fournie par notre production solaire », elle rĂ©sume.
Parmi les technologies Ă©mergentes, le Groupe ADP mĂšne dâores et dĂ©jĂ des Ă©tudes pour se mettre en capacitĂ© de stocker lâhydrogĂšne. « LâhydrogĂšne est la brique technologique qui reprĂ©sente le plus gros enjeu pour nos aĂ©roports puisquâelle va demander une gestion nouvelle de bout en bout de la chaine logistique », souligne Mme Landfried. Chez HAROPA PORT, 35 projets pour produire de lâhydrogĂšne le long de lâaxe Seine sont en cours avec des acteurs comme Air Liquide et Airbus (voir slide ci-dessous).

Pour le Groupe ADP, 50 % de lâatteinte des objectifs de dĂ©carbonation, en vol, va reposer sur le carburant nouvelle gĂ©nĂ©ration SAF, qui va remplacer le kĂ©rosĂšne traditionnel. DâoĂč lâimportance dâanticiper les besoins de demain. « On investit du CAPEX dans le dĂ©veloppement dâusines pour produire les SAF », confirme Mme Landfried.

Un autre axe de dĂ©carbonation est lâoptimisation Ă©nergĂ©tique. Parmi les pistes Ă©voquĂ©es, SNCF RĂ©seau Ă©tudie la rĂ©cupĂ©ration de l’Ă©nergie de freinage des trains et regarde comment, avec des Ă©lĂ©ments de stockage ou des sous-stations rĂ©versibles, rĂ©injecter cette Ă©nergie vers dâautres Ă©lĂ©ments consommateurs. La crĂ©ation de rĂ©seaux intelligents, les smart grids, est une autre solution Ă lâĂ©tude qui vise Ă optimiser lâutilisation d’Ă©nergie.
« On a des Ă©tudes assez avancĂ©es sur le smart grid ferroviaire pour comprendre comment on utilise lâĂ©nergie et comment la gĂ©rer de maniĂšre plus pertinente », confirme M. Berthier. Cette dĂ©marche concerne, entre dâautres infrastructures, les sous-stations qui alimentent le rĂ©seau ferroviaire avec de lâĂ©lectricitĂ© fourni par RTE et Enedis. Demain, au sein dâun smart grid, elles pourraient aussi ĂȘtre alimentĂ©es partiellement par des panneaux photovoltaĂŻques, de systĂšmes de batteries ou de systĂšmes de production dâĂ©nergie Ă base dâhydrogĂšne. « On pourrait tout Ă fait injecter aussi ce flux dâĂ©nergie aux sous-stations et repartir alimenter le train par le mĂȘme biais, mais avec un management intelligent de cette Ă©nergie qui permet dâoptimiser lâutilisation des diffĂ©rentes productions », explique M. Berthier.
Le dĂ©veloppement  des technologies dâĂ©lectronique de puissance est trĂšs importante dans le secteur ferroviaire. Elle va permettre de rĂ©duire les dĂ©sĂ©quilibres sur le rĂ©seau, de limiter les perturbations sur les lignes et ainsi de mieux gĂ©rer lâefficacitĂ© Ă©nergĂ©tique des lignes.
Ces travaux prĂ©paratoires ouvrent la voie Ă un smart grid ferroviaire en 2040-2050. Ă cet horizon, SNCF RĂ©seau pourra gĂ©rer lâĂ©nergie de maniĂšre dynamique, « ainsi passant dâun rĂ©esau passif, câest-Ă -dire Ă sens unique, Ă un grid rĂ©versible et pilotable », ajoute M. Berthier.

Le smart grid fait aussi partie de la stratĂ©gie du Groupe ADP. « On Ă©tudie les possibilitĂ©s du smart grid pour faire en adĂ©quation lâoffre et la demande Ă©lectrique Ă l’Ă©chelle de nos plateformes par des systĂšmes de production de Ă©nergies renouvelables [EnR] et de stockage batterie », confirme Mme Landfried.
Voies vers la dĂ©carbonation â dĂ©fis, contraintes et collaboration
De la complexitĂ© de la modification des infrastructures existantes Ă la gestion d’une chaĂźne logistique complexe pour les nouveaux carburants, cette volontĂ© de dĂ©carbonation comporte un nombre considĂ©rable de dĂ©fis et de contraintes dâordres Ă©conomiques, techniques et logistiques.
Lâincertitude sur la disponibilitĂ© et la quantitĂ© disponible des carburants alternatifs est un des dĂ©fis Ă relever. « Pour la dĂ©carbonation, on se prĂ©pare pour que les ports de demain puissent sâavitailler avec les Ă©nergies comme lâammoniaque, lâhydrogĂšne ou le mĂ©thanol, mais on ne sait pas lesquelles seront les Ă©nergies du futur », reconnait M. Virciglio. « Ce que nous savons, câest quâil nây aura pas de quantitĂ©s suffisantes Ă moyen terme pour servir tous les bateaux. DâoĂč le besoin dâen produire soi-mĂȘme autant que possible ».
Philippe Berthier souligne que la capacitĂ© Ă maintenir ces technologies avancĂ©es â qui vont faire passer SNCF RĂ©seau sur une nouvelle gĂ©nĂ©ration dâinfrastructures â va nĂ©cessiter un accompagnement social et humain important. « Ce sont des technologies trĂšs prometteuses mais nos mainteneurs par exemple, qui les dĂ©couvrent aujourdâhui, nâen ont pas encore la maĂźtrise.  ».Â
Les infrastructures ferroviaires, aĂ©riennes, maritimes et fluviales impliquent beaucoup d’Ă©lĂ©ments physiques et organisationnels. Vu cette complexitĂ©, en plus dâinvestissements importants, la dĂ©carbonation implique nĂ©cessairement toutes les parties prenantes de ces Ă©cosystĂšmes.
Entretenir les relations et le dialogue avec les autoritĂ©s organisatrices, par exemple, est clĂ© pour faire aboutir cette transition chez SNCF RĂ©seau. « Les autoritĂ©s organisatrices sont Ă©videmment trĂšs exigeantes sur le coĂ»t des projets ferroviaires, notamment les projets d’Ă©lectrification et c’est une variable extrĂȘmement importante Ă prendre en compte dans nos dĂ©marches », confirme M. Berthier. Idem pour le Groupe ADP, qui travaille entre autres avec les collectivitĂ©s territoriales Ă la mise en place dâun nouveau rĂ©seau de chaleur dans les communes de Dugny et du Bourget. LâaĂ©roport du Bourget va se connecter Ă ce rĂ©seau et ainsi faire profiter de lâĂ©nergie thermique dĂ©carbonĂ©e Ă plus de 60 % des entreprises prĂ©sentes sur lâaĂ©roport.
Des rĂ©glementations incitatives sont Ă©galement cruciales pour encourager l’adoption de ces infrastructures alternatives, aussi bien quâun changement des mentalitĂ©s. « Sans rĂšglement qui impose, les armateurs se branchent peu ou pas du tout aux quais car il sâavĂšre moins cher de laisser tourner le moteur et brĂ»ler du fuel ! »  dĂ©plore M. Virciglio. « On pourrait multiplier par 6 notre trafic sur barges (fluviales) sans problĂšme », ajoute-t-il. « Le problĂšme ici câest plutĂŽt la mentalitĂ© âtout camionâ en France depuis les annĂ©es 50 ».
La séance se termine par un pas de cÎté avec une présentation sur les ports du futur. Frédéric Descombes, responsable du hub Ideas Laboratory au CEA, présente les trois scénarios imaginés par les partenaires du projet Infraport (juin 2024) pour répondre aux défis que devront relever les ports maritimes dans le futur. Une ouverture sur long terme, cette vision est en décalage assumé avec le sujet du jour de cette séance.
Les scĂ©narios prĂ©sentĂ©s sont basĂ©s sur une exploration stratĂ©gique qui tente de rĂ©pondre Ă plusieurs dĂ©fis : changement climatique (montĂ©e des eaux, tempĂȘtes et chaleurs extrĂȘmes), transformation du modĂšle Ă©conomique, gestion des eaux, des donnĂ©es, nouvelle gouvernance, foncier, sĂ©curitĂ©âŠ
Le port Ăźle : souterrain
Le port est maintenu sur son site historique mais passe en souterrain. Ceci implique le déchargement des conteneurs et le transport des personnes via des tunnels souterrains reliés aux territoires.
Le port hußtre : protégé et filtrant
Un port utilisant des matĂ©riaux locaux pour se construire, se fermer et se protĂ©ger. Les bĂątiments sont fermĂ©s sur eux-mĂȘmes en fonction des conditions climatiques ou une digue monumentale sert Ă la protection. La gestion des eaux devient un nouveau modĂšle Ă©conomique.
Le port polymorphe : polyvalent
Un ensemble de structures flottantes interconnectĂ©es, construites Ă partir de navires en fin de vie. Ce concept intĂšgre des espaces habitables, de production d’Ă©nergie, dâeau douce, d’alimentation et de gestion du trafic maritime.

Chaque scenario propose des solutions innovantes pour s’adapter aux conditions climatiques futures, tout en maintenant les activitĂ©s portuaires essentielles. En soulignant l’importance de l’Ă©nergie, de la gestion de l’eau, et de la mutualisation des donnĂ©es dans les ports du futur, M. Descombes rappelle que ces scenarios sont exploratoires et visent Ă stimuler l’innovation dans le secteur portuaire.


