đ Samuel Rebulard, Paris-Saclay : les services indispensables quâoffre la biodiversité aux humainsÂ
đ Samuel Rebulard, Paris-Saclay : les services indispensables quâoffre la biodiversité aux humainsÂ
« La biodiversitĂ© est souvent confondue avec la nature ou limitĂ©e Ă l’idĂ©e d’espĂšces exotiques ou menacĂ©es. Pourtant, bien plus qu’une simple collection d’Ă©lĂ©ments naturels, elle dĂ©signe l’ensemble du vivant, omniprĂ©sent et intrinsĂšquement liĂ© Ă notre existence-mĂȘme. » Lors de son intervention chez Futura-Mobility, Samuel Rebulard, ingĂ©nieur agronome, auteur et coâresponsable de la prĂ©paration Ă lâagrĂ©gation en Sciences de la Vie et de la Terre de lâUniversitĂ© ParisâSaclay a permis de mieux comprendre la place de la biodiversitĂ© dans nos vies.

Le terme « biodiversité » est apparu dans les annĂ©es 1980, dans un rapport publiĂ© par le Conseil National de la Recherche des Ătats-Unis (National Research Council), pour condenser dans un unique mot la notion de diversitĂ© biologique. Sa premiĂšre dĂ©finition consensuelle, mettait lâaccent sur « la variabilitĂ© des organismes vivants » (voir image ci-dessous), a Ă©tĂ© publiĂ©e en 1992, lors du Sommet de la Terre de Rio.
Depuis 1992, la biodiversité est décrite à plusieurs dimensions.
La diversitĂ© gĂ©nĂ©tique des individus est une richesse qui permet Ă toute population animale, vĂ©gĂ©tale, fongique (les champignons) ou bactĂ©rienne de survivre aux alĂ©as de lâenvironnement par les mutations gĂ©nĂ©tiques alĂ©atoires dâun cĂŽtĂ© (le hasard !) qui seront ou non maintenues dans les gĂ©nĂ©rations suivantes par sĂ©lection naturelle.
La diversitĂ© des espĂšces se mesure au nombre d’espĂšces diffĂ©rentes dans un milieu donnĂ©, comme un paysage urbain, une zone humide ou une forĂȘt tropicale. On parle de la richesse en espĂšce dâun milieu (câest-Ă -dire le nombre dâespĂšces diffĂ©rentes Ă un endroit donnĂ©).
La diversitĂ© des Ă©cosystĂšmes fait rĂ©fĂ©rence Ă la variĂ©tĂ© des Ă©cosystĂšmes prĂ©sents sur Terre. Zones humides, forĂȘts, rĂ©cifs coralliens, mangroves ou dĂ©serts, chaque Ă©cosystĂšme abrite des conditions de vie spĂ©cifiques et des communautĂ©s dâespĂšces qui lui sont propres.

Mais il manquait, selon M. Rebulard, un Ă©lĂ©ment essentiel Ă la dĂ©finition de la biodiversitĂ© de 1992, les interactions entre les ĂȘtres vivants. ApprĂ©hender une forĂȘt comme une simple juxtaposition d’arbres et d’animaux passe en effet sous silence les relations complexes de prĂ©dation, de parasitisme, de dĂ©pendance⊠câest-Ă -dire tous les effets que les individus peuplant cette forĂȘt exercent les uns sur les autres.
« On pourrait comparer la biodiversitĂ© aux rivets d’un avion », illustre M. Rebulard. « Enlevez un rivet au hasard, et l’avion va probablement continuer de voler. Enlevez-en une centaine et lâavion va probablement avoir de sĂ©rieux problĂšmes pour voler (selon ceux que vous enlevez). Si vous en enlevez un millier, lâavion ne volera pas, câest sĂ»r ! Pour la biodiversitĂ©, câest pareil. Globalement elle est rĂ©siliente⊠tant que les modifications sont mineures ».
Lâimportance de la biodiversitĂ© pour tous
Avec 2 kilos de bactĂ©ries dans l’intestin â le microbiote intestinal â et d’autres microbiotes sur la peau, dans les poumons, dans les muqueuses du nez⊠tous essentiels Ă la vie humaine, « notre corps est un Ă©cosystĂšme en soi », rappelle le professeur.
A lâextĂ©rieur du corps, notre alimentation est entiĂšrement issue de la biodiversitĂ©. « Tous nos aliments proviennent de plantes domestiquĂ©es issues du domaine sauvage, directement en contact avec la biodiversitĂ© locale (vers de terre, pucerons, champignons du sol, pollinisateurs etc.), donc avec des dizaines dâespĂšces », prĂ©cise-t-il. Manger une pizza par exemple, met lâhumain en contact avec les agroĂ©cosystĂšmes (Ă©cosystĂšmes modifiĂ©s et contrĂŽlĂ© par l’Homme et dĂ©diĂ© Ă l’exercice de l’agriculture) : des olives d’Italie, des tomates de Bretagne, et du blĂ© d’Ăle-de-France. Et Samuel Rebulard de faire le calcul : « en mangeant en moyenne dix plantes Ă chaque repas, mille repas par an, on est en contact en permanence, par nos choix alimentaires, avec plusieurs milliers dâagrosystĂšmes. ». Ainsi la composition chimique de notre corps est le produit des milliers d’environnements qui nous nourrissent. En effet, les atomes de carbone, hydrogĂšne, oxygĂšne et azote qui composent le corps humain proviennent des plantes qui ont capturĂ© ces Ă©lĂ©ments de l’atmosphĂšre et du sol. Les matĂ©riaux de notre quotidien comme le bois, lin, cuir et coton et mĂȘme les rats, moustiques, et blattes, ces « bĂȘtes qui nous embĂȘtent » font partie de la biodiversitĂ©. « Ainsi nous sommes en contact permanent et intime avec la biodiversitĂ©. Elle est partout, autour et Ă lâintĂ©rieur de nous », rĂ©sume M. Rebulard.

La crise de la biodiversité : indicateurs et causes
Bien que le nombre exact d’espĂšces sur Terre aujourdâhui est inconnu, les estimations varient entre 2 et 30 millions, avec un consensus autour de 10 millions. Dans ce contexte, comment savoir quâil y a une crise de la biodiversité ? « Cette crise est avĂ©rĂ©e. Elle est mesurable en observant des groupes bien connus, comme les oiseaux par exemple », explique M. Rebulard. Depuis 1989 en France, le projet STOC effectue des suivis nationaux dâoiseaux par milieux (agricoles, bĂątis, forestiers, gĂ©nĂ©ralistes). Les donnĂ©es montrent que le nombre dâoiseaux des milieux agricoles (moineau friquet, bruant jaune) sâest effondrĂ© de 30 %, tandis que les espĂšces gĂ©nĂ©ralistes (pigeon, corneille, pie) augmentent. « Cette approche, qui consiste Ă regarder des sous-ensembles, nous donne une bonne vision de la crise de la biodiversité », confirme M. Rebulard. Il insiste Ă©galement sur lâimportance de se concentrer sur les baisses dâeffectifs et la diminution des aires de rĂ©partition des espĂšces vivantes, « plutĂŽt que sur les espĂšces qui ont disparu, car pour elles, il est trop tard ».

Concernant les insectes, un indicateur assez rĂ©vĂ©lateur de la baisse de leurs effectifs est le fameux « syndrome du pare-brise ». Les conducteurs constatent en effet quâil est possible aujourdâhui de traverser la France lâĂ©tĂ© en voiture sans sâarrĂȘter pour nettoyer son pare-brise, ce qui nâĂ©tait pas le cas il y a 30 ans en raison du nombre important dâinsectes Ă©crasĂ©s. Quand on sait quâenviron 75 % des plantes alimentaires cultivĂ©es Ă lâĂ©chelle mondiale dĂ©pendent de la pollinisation par les insectes, il y a de quoi sâinquiĂ©ter.
Lâeffondrement global de la biomasse dâinsectes volants a Ă©tĂ© notamment chiffrĂ© par une Ă©tude allemande publiĂ©e en 2017. Les chercheurs avaient tendu des piĂšges en forme de tentes dans des aires protĂ©gĂ©es (voir graphique ci-dessous). Chaque point reprĂ©sente la biomasse dâinsectes rĂ©coltĂ©s en une journĂ©e. Les rĂ©sultats montrent que cette biomasse a baissĂ© de 75 % entre 1989 et 2016. « On nâa pas besoin de savoir le nombre exact dâinsectes, la biomasse dâinsectes collectĂ©s suffit Ă constater lâeffondrement », prĂ©cise M. Rebulard.

La disparition d’espĂšces ou l’altĂ©ration d’Ă©cosystĂšmes risque de provoquer des points de bascule, câest-Ă -dire des seuils au-delĂ desquels la dĂ©gradation deviendra irrĂ©versible. La destruction d’une forĂȘt primaire tropicale ou lâexcĂšs de nutriments dans un cours dâeau en sont des exemples.
Cinq causes principales de la crise de la biodiversitĂ© ont Ă©tĂ© identifiĂ©es. La modification des habitats comme la transformation de forĂȘts ou de prairies en champs cultivĂ©s, lâassĂšchement de marais ou la construction dâun lotissement par exemple, est de loin la plus importante. Puis il y a la surexploitation (surpĂȘche, surchasse), les espĂšces exotiques envahissantes, le changement climatique et les pollutions.
La construction puis lâouverture dâune infrastructure linĂ©aire de transport comme une route dĂ©truit et modifie les habitats. Les infrastructures induisent aussi un effet de lisiĂšre, contribuent Ă lâimpermĂ©abilisation des sols, gĂ©nĂšrent des pollutions.
Lâimportance des services Ă©cosystĂ©miques
Pourquoi devrait-on prendre soin de la biodiversité ? ·Il existe deux raisons fondamentales.
La valeur intrinsĂšque, lâobligation morale de transmettre ce patrimoine aux gĂ©nĂ©rations futures, indĂ©pendamment de son utilitĂ© directe, en est une. Sauver une tortue marine d’un filet ou hydrater un koala blessĂ© lors dâun feu de forĂȘt relĂšve de cette dimension philosophique.
Lâautre est la valeur instrumentale, qui se concentre sur l’utilitĂ© des non-humains pour assurer le bien-ĂȘtre et la survie des humains. « La vision simpliste qui consiste Ă penser quâil ne faut garder que les espĂšces âutilesâ, comme celles qui nous nourrissent, est erronĂ©e, car tout est lié », avertit M. Rebulard.
La notion de « services Ă©cosystĂ©miques », apparue en 1997, a lĂ©gĂšrement Ă©voluĂ©e au fil des annĂ©es. Initialement dĂ©finie comme « les bĂ©nĂ©fices que les populations tirent des Ă©cosystĂšmes », puis comme « ce que les non-humains apportent aux humains Ă leur survie et leur bien-ĂȘtre », ou plus rĂ©cemment « les contributions de la nature Ă la bonne qualitĂ© de la vie des humains », mĂȘme si la notion de nature englobe Ă©galement des Ă©lĂ©ments minĂ©raux comme lâeau ou les roches.
PopularisĂ©s en 2005 par le programme de travail international Ăvaluation des Ă©cosystĂšmes pour le millĂ©naire et son rapport « Ecosystems and Human Well-being: Synthesis » (MEA, 2005), les services Ă©cosystĂ©miques sont classĂ©s en trois catĂ©gories :
- Les services dâapprovisionnement
Ce sont les produits matĂ©riels que nous tirons de la nature comme la nourriture, les matĂ©riaux et lâĂ©nergie, et les substances thĂ©rapeutiques. L’exemple de la limule est frappant. Le sang, bleu, de cet animal marin est utilisĂ© dans un test obligatoire dans tous les blocs opĂ©ratoires du monde. Le sang prĂ©cipite au contact de toxines dâorigine bactĂ©rienne, permettant ainsi de vĂ©rifier la stĂ©rilitĂ© des outils chirurgicaux. La surexploitation de lâanimal en Asie, oĂč les individus sont vidĂ©s de leur sang jusquâĂ la mort, met en pĂ©ril ce service vital.

- Les services culturels
Ces services fournissent les bĂ©nĂ©fices non matĂ©riels. La forĂȘt de Fontainebleau par exemple, a Ă©tĂ© le premier espace naturel protĂ©gĂ© dans le monde occidental. Elle a Ă©tĂ© classĂ©e en 1861 pour des raisons culturelles, grĂące Ă la mobilisation des peintres de Barbizon et au soutien de Victor Hugo, qui dĂ©fendait l’idĂ©e que « ce que les siĂšcles ont construit, les hommes ne doivent pas dĂ©truire », lui donnant lĂ une valeur patrimoniale.
Des Ă©tudes montrent que la prĂ©sence d’espaces verts en ville a des effets psychosociaux sur les habitants : diminution de la criminalitĂ©, renforcement de la cohĂ©sion sociale, rĂ©duction l’anxiĂ©tĂ© et la dĂ©pression.
Enfin, dans le domaine des sciences et technologies, la biodiversitĂ© est une source dâinspiration inĂ©puisable. La conception des premiers avions est issue du biomimĂ©tisme par la copie des ailes de lâalbatros et de la chauve-souris. Les exemples dans la nature sont nombreux qui pourraient permettre de faire avancer lâinnovation : les scarabĂ©es de feu sont capables de dĂ©tecter les incendies, certaines soies des toiles d’araignĂ©e sont plus rĂ©sistantes et plus Ă©lastiques que lâacier et le kevlar (la matiĂšre synthĂ©tique utilisĂ©e dans les gilets pare-balles), les coraux pourraient offrir de nouveaux matĂ©riaux pour les greffes osseuses, etc.
- Les services de régulation
La biodiversitĂ© apporte de nombreux services de rĂ©gulation du climat, de limitation des inondations, de purification de lâeau et de lâair, de fertilitĂ© des sols, de recyclage de la matiĂšre, de contrĂŽle des espĂšces nuisibles et des maladies, de pollinisation, de lutte contre les Ăźlots de chaleur…
En 1996, face Ă la dĂ©gradation de la qualitĂ© de son eau, la ville de New York a mis en place un systĂšme pour la rĂ©guler. PlutĂŽt que de construire une usine de traitement d’eau Ă 6 milliards de dollars, la ville a rachetĂ© et reboisĂ© des terres agricoles dans son bassin d’approvisionnement des Catskills pour un montant de 1,5 milliard de dollars. Cette dĂ©marche a permis de rĂ©tablir naturellement la qualitĂ© de l’eau. Plus il y a de boisements sur un bassin versant, moins le coĂ»t de traitement de l’eau est Ă©levĂ©.
En France, le marais du lac d’Aydat a Ă©tĂ© restaurĂ© pour absorber les polluants dâorigine agricole des eaux du bassin versant, permettant ainsi de rĂ©tablir la baignade et la pĂȘche dans le lac. Le marais offre lĂ un service naturel bien moins coĂ»teux Ă l’entretien que dâintroduction dâinfrastructures de traitement des eaux en amont du lac.Â
Les espaces boisĂ©s en ville, comme le Bois de Boulogne Ă Paris, crĂ©ent un micro-climat en abaissant les tempĂ©ratures de plusieurs degrĂ©s lors des canicules, grĂące Ă l’Ă©vaporation d’Ă©normes quantitĂ©s d’eau par les arbres : « un chĂȘne de 200 ans Ă©vapore 40 tonnes d’eau par jour ». Les arbres permettent Ă©galement de prĂ©venir les inondations en amĂ©liorant l’infiltration de l’eau dans le sol grĂące Ă leur rĂŽle dâenrichissement des sols en matiĂšre organique (qui agit comme une Ă©ponge), et Ă la structuration du sol par leur systĂšme racinaire.
Les bousiers (scarabĂ©es coprophages), qui se nourrissent dâexcrĂ©ments, fournissent un service de recyclage de la matiĂšre (fĂ©cale) fondamental en digĂ©rant et enfouissant la matiĂšre organique dans le sol. En Australie dans les annĂ©es 1960, les bousiers locaux boudaient les excrĂ©ments gĂ©nĂ©rĂ©s par les vaches et les moutons introduits sur lâĂźle-continent par les humains. L’accumulation catastrophique de bouses de ces ruminants gĂ©nĂ©rait la perte dâun million d’hectares de prairies par an ! Il a fallu introduire en 1967 des bousiers africains pour rĂ©soudre le problĂšme⊠« ce que nous ne ferions plus aujourdâhui car cela créé en gĂ©nĂ©ral dâautres problĂšmes », tempĂšre Samuel Rebulard.
Autre exemple de recyclage, en Inde. Les carcasses des bovins y sont laissĂ©es Ă lâabandon. Usuellement, les vautours faisaient disparaitre les chairs en sâen nourrissant. Mais la persistance dans les carcasses de bovins dâun anti-inflammatoire administrĂ© par les humains, et hautement toxiques pour les vautours a provoquĂ© la diminution de 98 % de la population de vautours en 20 ans ! La population de chiens errants, insensibles au mĂ©dicament et ayant de la nourriture disponible, a explosĂ©. Porteurs de la rage, les chiens ont provoquĂ© la mort de 30 000 personnes supplĂ©mentaires par an. Cet exemple illustre bien le concept de « One Health » (une seule santĂ©), qui exprime le lien de dĂ©pendance profond entre la santĂ© humaine et la santĂ© des Ă©cosystĂšmes.
Autre exemple de rĂ©gulation, aux Etats-Unis, la rĂ©introduction des loups Ă Yellowstone dans les annĂ©es 1970 a conduit Ă une cascade d’effets positifs. Les loups, en chassant et limitant la population de cervidĂ©s qui se frottent aux arbres et en mangent les jeunes pousses, notamment au bord des riviĂšres, ont permis aux arbres de sây dĂ©velopper de nouveau. Le retour dâune forĂȘt en bord de riviĂšre a favorisĂ© les castors qui, grĂące Ă leurs barrages, rĂ©gulent le flux d’eau et limitent ainsi l’Ă©rosion des berges. Les oiseaux forestiers sont revenus, la population de saumon a augmentĂ©, ce qui a mĂȘme fait revenir les ours. Le loup est une espĂšce dite « parapluie » : sa protection favorise lâensemble de lâĂ©cosystĂšme.
Pour combattre les bio-agresseurs (organismes vivants qui endommagent les plantes cultivĂ©es ou les rĂ©coltes) et les maladies, les services Ă©cosystĂ©miques de rĂ©gulation jouent Ă©galement un rĂŽle essentiel. En France, les rapaces nocturnes (chouette, grand-duc) rĂ©gulent les populations de campagnols. Leur absence, Ă cause de la dĂ©gradation de leurs habitats naturels, mĂšne Ă des pullulations de campagnols qui endommagent les cultures amenant Ă lâutilisation de produits chimiques nocifs…
Autre exemple, les crapauds et les hirondelles, prédateurs naturels des moustiques, sont capables de réduire les nuisances à un niveau non problématique, « montrant ainsi que la gestion des services écologiques est une solution efficace », ajoute M. Rebulard.
La monétarisation des services écosystémiques
 Selon les chiffres de lâĂ©tude âThe Economics of Ecosystems and Biodiversityâ (1997), la valeur Ă©conomique de la pollinisation par les insectes est estimĂ©e Ă 153 milliards de dollars par an (10 % de lâensemble de la production agricole mondiale). La destruction des rĂ©cifs coralliens, piliers d’une multitude d’industries Ă commencer par la pĂȘche et le tourisme, reprĂ©sente une perte de 30 Ă 172 milliards de dollars par an. « Cette Ă©tude recommande d’investir 1 % du PIB mondial par an pour Ă©viter des pertes bien plus consĂ©quentes Ă long terme », alerte M. Rebulard.
Des solutions technologiques et des solutions fondĂ©es sur la nature (SFN) sont Ă portĂ©e de main, « mais il faut absolument les distinguer selon le problĂšme Ă rĂ©soudre ! », explique M. Rebulard. « Pour dĂ©polluer les plastiques, la technologie est indispensable car on nâa rien trouvĂ© pour lâinstant dans la nature. Cependant, pour le stockage du carbone dans la biomasse et le sol, la pollinisation, la rĂ©gulation de la qualitĂ© de l’eau, des inondations ou des bio-agresseurs des cultures, la nature fait trĂšs bien le travail, souvent Ă des coĂ»ts bien moindres que les alternatives technologiques ».
Face Ă lâĂ©rosion de la biodiversitĂ©, la monĂ©tarisation des services Ă©cosystĂ©miques amĂšne Ă hiĂ©rarchiser les avantages des services Ă©cosystĂ©miques en estimant leurs valeurs dâusage â âdirectement consommableâ ou reprĂ©sentant un âusage potentiel futurâ â ou leurs valeurs de non-usage â âconservation pour les gĂ©nĂ©rations futuresâ ou âdâexistenceâ (voir image ci-dessus).

Selon le principe des paiements pour services environnementaux (PSE), les fournisseurs de services environnementaux, par exemple les agriculteurs favorisant la biodiversitĂ©, le stockage de carbone, ou la filtration naturelle de lâeau par leur gestion du sol, sont rĂ©munĂ©rĂ©s. Ces PSE sont des outils Ă©conomiques incitatifs pour financer la bonne gestion des Ă©cosystĂšmes et la restauration du capital naturel par les humains pour les humains.
En France, pour prĂ©server les eaux captĂ©es, Volvic rĂ©munĂšre les Ă©leveurs afin quâils adoptent de bonnes pratiques dans la lutte contre les campagnols sans produits chimiques.
En Tasmanie, le gouvernement australien utilise un systĂšme de PSE pour rĂ©munĂ©rer des propriĂ©taires privĂ©s pour leurs actions (quâils proposent eux-mĂȘmes) en faveur de la conservation de la valeur Ă©cologique des forĂȘts. Le budget total est rĂ©parti entre les propriĂ©taires par des enchĂšres inversĂ©es, les mettant en concurrence.
« En pratique, les PSE concernent un nombre limitĂ© de services, notamment la qualitĂ© de lâeau, le maintien de la biodiversitĂ©, la fixation du carbone, et la beautĂ© du paysage, et fonctionnent pour des services locaux », prĂ©cise Samuel Rebulard. « De plus, la valorisation financiĂšre peut susciter des convoitises et mener Ă la privatisation de certains des services Ă©cosystĂ©miques ».
En effet, la plupart des Ă©valuations se concentrent sur une partie seulement des valeurs associĂ©es Ă ces services, principalement celles dâusage. Câest pourquoi aujourdâhui les mĂ©thodes dâĂ©valuation financiĂšre des services Ă©cosystĂ©miques ne font pas toujours consensus parmi Ă©conomistes et Ă©cologues.

La biodiversité et les humains, indissociables
Les humains tirent des avantages vitaux de la biodiversitĂ©. Cependant, mĂȘme si lâĂ©rosion de la biodiversitĂ© est au moins aussi lourde de consĂ©quences que le dĂ©rĂšglement climatique, il est plus difficile de lâapprĂ©hender et de traiter le sujet. Lâeffet de serre, avec ses causes, son indicateur quasi-unique et ses consĂ©quences dĂ©jĂ visibles est plus facile Ă comprendre que la biodiversitĂ© qui recouvre une multitude de situations longues Ă comprendre et Ă expliquer et dont les perturbations ont des consĂ©quences souvent difficiles Ă apprĂ©hender a priori.

Pourtant, tout comme pour la lutte contre le dĂ©rĂšglement climatique, la lutte contre la perte de biodiversitĂ© sur la planĂšte est de la responsabilitĂ© de tous, entreprises, citoyens et pouvoirs publics et il est urgent de sâen occuper sĂ©rieusement.
« Si les arbres Ă©taient des points d’accĂšs Wifi, on en planterait partout ! Malheureusement, ils ne fournissent que de l’oxygĂšne, des fruits, de la pluie, de l’ombre fraĂźche, une protection contre le vent, la rĂ©gulation du climat et des inondations », conclut Samuel Rebulard avec humour.