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Drone de délinquant

By: Anne-Caroline Paucot 28 mai 2019 no comments

Drone de délinquant

Félix Tamara est jugé pour hacking de drones de livraison.

Le juge Marcille, aidé de Célia, l’intelligence artificielle du tribunal,
découvre que l’homme est un multirécidiviste.

– Félix Tamara, à croire Célia, notre intelligence artificielle, vous êtes un « drone de délinquant ». Elle vous a mis dans la catégorie des « dangereux activistes de la livraison ». Elle affirme que vous êtes un perturbateur chronique du fameux dernier kilomètre.
– Monsieur le juge, je suis juste un livreur qui aime son métier.

Félix fait profil bas. Le contexte n’est pas favorable. Le juge Marcille semble avoir délégué sa pensée et son raisonnement à Célia. Cette dernière a déjà rendu son verdict. Elle recommande de le condamner à trois mois de prison ferme. Félix n’a pas envie de passer son été à bronzer derrière des barreaux.
– Célia précise que vous êtes un multirécidiviste précoce. À 12 ans, vous avez hacké les commandes vocales des manutentionnaires d’un géant de la distribution.
– J’étais jeune.
– Jeune et efficace. Je lis : « À cause des bricolages de Félix Tamara, les robots ne pouvaient plus donner d’ordres. Les casques diffusaient de la musique et des poèmes ».

Félix hoche la tête. Il avait hacké les casques pour soulager son père. Il n’en pouvait plus d’être aux ordres d’un robot stupide qui, toute la journée, lui disait : « Allée 6, place 37, deux colis… Allée 58, place 45, cinq colis ».
– Votre action semble avoir ému le juge. Il vous a juste demandé de laisser les robots faire leur travail de robot.

Il se souvient de son bonheur à la sortie du tribunal. Son père, d’habitude si avare en paroles, lui a dit qu’il était fier de lui. Quelques mois plus tard, il a été remplacé par un robot. Son patron l’a remercié en lui précisant : « Quand on ne vaut pas plus qu’une machine, c’est normal qu’une machine prenne sa place ». Son père s’est réfugié dans l’alcool. Il grommelle à longueur de journée : « J’arrêterai de boire quand les robots picoleront ».
– Je continue vos faits de guerre. Trois sociétés ont porté plainte pour incitation à la haine.

– Je venais de créer Délivréé. Ils étaient jaloux du succès de l’entreprise.
– On les comprend, vous aviez débauché tous leurs coursiers.
– Ces entreprises fonctionnaient avec des indépendants. Leur modèle était similaire à celui d’Uber, la plus grande entreprise de taxi qui n’a aucun taxi et aucun chauffeur de taxi. Ou à celui d’Airbnb, le plus grand hébergeur qui n’a pas d’hôtels, ni de personnel hôtelier. Délivréé est au contraire une coopérative-plateforme. Comme les livreurs n’engraissent pas des capitalistes d’outre-Atlantique, ils sont bien mieux rémunérés. C’est pour cette raison qu’ils nous ont rejoints.
– C’était le sens du doigt d’honneur sur les tee-shirts des livreurs ?
Félix bafouille. L’histoire du doigt d’honneur était vraiment une provocation stupide.
– Je vois que les livreurs de Délivréé ont mis au point les coolcourses, dit le juge Marcille.

Les coolcourses sont les courses partagées. Grâce à la gestion en temps réel de la géolocalisation par une intelligence artificielle, les livreurs font voler pizzas et autres colis dans les paniers de leurs confrères et groupent ainsi les livraisons dans un immeuble ou quartier.
– Si j’en crois le juge Célia, vous continuez à perturber les livraisons avec Ton coffre pue. Vous empêchez l’ouverture des coffres des voitures des adhérents à Trunkshare, le dispositif de partage de coffres entre voisins. Pourquoi tant de haine ? Ce dispositif collaboratif diminue la circulation des camionnettes de livraison des supermarchés. Vous vouliez éliminer un concurrent de Délivréé ?
– La ville ne sait pas ce qu’elle veut. Elle affirme vouloir supprimer les voitures.
– Et Monsieur le petit codeur donne des leçons en hackant les coffres. Vous n’imaginez pas le mal que vous avez fait ! hurle le juge.
Ces beuglements sont à mettre sur le compte du souvenir de son coffre de voitures rempli de fromages et de fruits qu’il a mis quinze jours à ouvrir.

– Vous continuez votre série en vous attaquant aux robots de livraison, reprend le juge après s’être calmé.
– Ils allaient trop vite. Ma mère a été renversée par l’un d’entre eux.
– Vous les avez donc hackés pour que leur vitesse ne dépasse pas celle des piétons. On continue. Comme aucun mode de livraison n’a de grâce à vos yeux, maintenant vous perturbez les dispositifs de livraison par drone. Qu’est-ce que vous reprochez à ce système de livraison ? C’est magique. On commande un repas. Dix minutes plus tard, on entend un drone qui vibre, ouvre la dronière et pose le repas sur la table.
– Je ne reproche rien à ce dispositif de livraison. Au contraire, j’aimerais que tout le monde en profite. C’est pourquoi il m’a semblé important de faire livrer des repas à des personnes qui n’ont pas les moyens de les financer.
– Je vois, Monsieur se prend pour le nouveau Robin des bois. Il vole au secours de la veuve et de l’orphelin en leur faisant livrer des repas gratuits… Vous avouez donc avoir hacké le système de livraison par drone.
– J’ai consulté Célia, votre intelligence artificielle. Elle m’a expliqué que : « Faute avouée est totalement pardonnée ».
– C’est impossible. Célia est une intelligence artificielle intelligente, dit-il en regardant l’écran.

Célia vient à l’instant de classer l’affaire sans suite. Étonné, le juge s’apprête à reprendre la main, quand une dronière s’ouvre et apporte un gouleyant hamburger. Le juge hésite un instant et renonce à contrarier son intelligence artificielle. Après tout, sa mère a été ravie de recevoir un repas gratuit. Elle a même cru que c’était lui qui l’avait commandé.

Félix s’amuse. Célia a raison. Il est vraiment un « drone de délinquant ».

© Olivier Fontvieille

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