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💡 L’adaptation des systùmes de transport au changement climatique

💡 L’adaptation des systùmes de transport au changement climatique

Par Lesley Brown et Joëlle Touré

Paris, le 9 novembre 2021 : cette sĂ©ance de travail, organisĂ©e par Futura-Mobility, a permis aux participants d’approfondir leur connaissance de l’impact du dĂ©rĂšglement climatique sur les infrastructures de transport, vĂ©ritables lignes de vie pour notre sociĂ©tĂ©.

Prendre la température

Le changement climatique est en marche. FrĂ©dĂ©ric Long, climatologue Ă  MĂ©tĂ©o France, explique qu’à l’échelle de la France on observe une nette hausse des tempĂ©ratures moyennes, avec une accĂ©lĂ©ration depuis les annĂ©es 1980. CotĂ© prĂ©cipitations, bien qu’il y ait peu de changement au niveau des cumuls annuels, les Ă©pisodes extrĂȘmes sont plus intenses et les sĂ©cheresses plus frĂ©quentes.

A l’échelle globale, M. Long confirme que la planĂšte est dĂ©jĂ  un petit peu au-dessus d’un degrĂ© par rapport Ă  l’ùre prĂ©industrielle et que « cette montĂ©e en tempĂ©rature a des consĂ©quences qu’on peut dĂ©jĂ  observer comme, par exemple, la perte de masse des glaciers et de la banquise arctique ». En effet, cette derniĂšre a dĂ©jĂ  perdu 40 % de sa superficie depuis les annĂ©es 1980 quand on la mesure en septembre, le moment oĂč l’extension de cette banquise est gĂ©nĂ©ralement minimale. Autres consĂ©quences, la hausse de 20 cm du niveau moyen des ocĂ©ans depuis 1901, ou encore des phĂ©nomĂšnes extrĂȘmes plus frĂ©quents et plus intenses dans de nombreuses rĂ©gions de l’Europe de l’Ouest, par exemple, avec une hausse de la frĂ©quence des sĂšcheresses.

OĂč nous mĂšnent toutes ces Ă©volutions ? Dans son 6Ăšme rapport sur le changement climatique, publiĂ© en aoĂ»t 2021, le Groupe d’experts intergouvernemental sur l’évolution du climat (GIEC) Ă©tudie 5 scĂ©narios d’émissions de gaz Ă  effet de serre d’ici Ă  2100. « Quelque soit le scĂ©nario d’émissions envisagĂ©, le climat est dĂ©jĂ  prĂ©visible Ă  horizon 2040-2050 », dĂ©crypte FrĂ©dĂ©ric Long. « C’est Ă  partir de 2050 que ces scĂ©narios d’émissions vont commencer Ă  avoir une influence plus ou moins forte sur le rĂ©chauffement des annĂ©es suivantes ».

Il ne faut pas sous-estimer les impacts ni la vitesse du changement climatique, alerte FrĂ©dĂ©ric Long.  « Les gens font souvent une confusion entre la mĂ©tĂ©o et le climat. Le ‘+1 °C’ qu’on a eu dĂ©jĂ  est Ă©norme pour le climat. On n’est pas tout au fait arrivĂ© au niveau du pic de la derniĂšre pĂ©riode interglaciaire – sauf que pour cette derniĂšre, on a mis 20 000 ans pour y arriver et lĂ  on a mis une centaine d’annĂ©es ».

Ici et maintenant

« Le systĂšme ferroviaire est relativement indiffĂ©rent aux intempĂ©ries », disait Roger Guibert, directeur gĂ©nĂ©ral de la SNCF, en 1970. « Vraiment ? » rĂ©pond Vivian DĂ©poues, chef de projet adaptation aux changements climatiques Ă  l’Institut de l’Economie pour le Climat (I4CE), en 2021.

Suite aux fortes prĂ©cipitations en Allemagne en juillet 2021, DB Networks, le gestionnaire du rĂ©seau ferroviaire national, a signalĂ© plus de 600 km de voies ferrĂ©s et 80 gares endommagĂ©es, ainsi que des Ă©quipements au sol et de la signalĂ©tique. Selon le ministre fĂ©dĂ©ral du transport, les travaux de rĂ©paration devraient coĂ»ter plus de 2 milliards d’euros, dont 1,3 milliard pour reconstruire les voies et environ 500 millions pour les gares. Ces travaux pourraient durer jusqu’à 2025.

« Ce sont Ă  la fois les changements de fond et les Ă©vĂšnements extrĂȘmes qui ont des impacts sur les systĂšmes de transport », avertit M. DĂ©poues. La frĂ©quence rĂ©pĂ©tĂ©e des vagues de chaleur, par exemple, a un impact significatif sur les minutes perdues en train en France : 75 % des minutes perdues pendant 9 jours d’affilĂ© en juillet 2019 ont eu pour cause directe la canicule.

Source : rapport 'Retour d'expérience sur l'épisode caniculaire et la sécheresse 2019', p.28

Cette observation est bel et bien confirmée par les données partagées par Frédéric Long de Météo France :  entre 1947 et 2021, 43 épisodes de chaleur ont été observés en France, dont 18 pendant la décennie 2011-2020.

Les impacts des alĂ©as climatiques et naturels sur les infrastructures de transport sont divers, rappelle Marie Colin, rĂ©fĂ©rente technique rĂ©silience des infrastructures et adaptation au changement climatique au Cerema (Centre d’Ă©tudes et d’expertise sur les risques, l’environnement, la mobilitĂ© et l’amĂ©nagement). Une chaleur extrĂȘme, par exemple, risque de dĂ©former les couches de surface sur les rĂ©seaux routiers, ou de dilater les rails et les cĂąbles de captation Ă©lectriques dans le ferroviaire. Pour tous les rĂ©seaux, de fortes prĂ©cipitations peuvent dĂ©clencher des problĂšmes de drainage ou des dĂ©gradations.

Par ailleurs, dans de telles conditions extrĂȘmes et Ă©tant donnĂ© la difficultĂ© d’évaluation du risque d’évĂ©nements exceptionnels, les assurances risquent de ne plus accepter de couvrir un certain nombre de risques Ă  l’avenir.

Quelles mesures adopter ?

Dans ce contexte inquiĂ©tant, quelles sont les meilleures approches Ă  adopter ? Selon Vivian DĂ©poues, « il faut systĂ©matiser la prise en compte de l’adaptation dans les dĂ©cisions structurantes ». Comme, par exemple, cette dĂ©cision de la Commission EuropĂ©enne en juillet 2021 sur l’adaptation au changement climatique des projets d’infrastructure pour la pĂ©riode 2021-2027, fondĂ©e sur le rapport Climate change adaptation of major infrastructure projects (2018). Ou le projet de loi amĂ©ricain sur les infrastructures, adoptĂ© par le SĂ©nat en novembre 2021 : sur un montant total de 1 200 milliards de dollars d’investissements, 47 milliards de dollars sont prĂ©vus pour des mesures de rĂ©silience climatique et destinĂ©s Ă  aider les communautĂ©s Ă  rĂ©sister Ă  des tempĂȘtes, des sĂ©cheresses, des inondations, des incendies, des vagues de chaleur et Ă  l’Ă©lĂ©vation du niveau de la mer.  « Cet exemple illustre une action complĂ©mentaire mais diffĂ©rente de la prise en compte systĂ©matique de l’adaptation dans les dĂ©cisions structurantes, qui poursuivent d’abord d’autres objectifs, puisqu’il s’agit lĂ  d’investissements ad-hoc dont l’objectif premier est l’adaptation », commente M. DĂ©poues.

La France n’est pas prĂ©curseur sur la matiĂšre : les entreprises semblent manquer de maturitĂ© sur le sujet et le Plan national d’adaptation au changement climatique 2018-2022 (PNACC2), reste peu opĂ©rationnel et sans influence jusqu’ici sur les principaux choix d’investissement. Plus rĂ©cemment encore, dans le plan gouvernemental France Relance, publiĂ© en septembre 2020, aucune mention n’est faite Ă  l’adaptation au changement climatique des infrastructures.

‘Les rĂ©fĂ©rentiels techniques seront passĂ©s en revue par les services compĂ©tents et adaptĂ©s autant que nĂ©cessaire en donnant la prioritĂ© aux secteurs des infrastructures et matĂ©riels des rĂ©seaux de transport (fiabilitĂ© et confort climatique). Le MinistĂšre de la Transition Ecologique et Solidaire (MTES) soutiendra les projets visant Ă  l’adaptation des rĂ©seaux et infrastructures de transport’.

Que dit le PNACC-2 ?

De toutes façons, dans cette course Ă  la rĂ©silience, les politiques publiques seules ne suffiront pas. « Il s’agit aussi d’une montĂ©e en capacitĂ© des organisations concernĂ©es – ce qui demande pas mal d’évolutions au sein de ces organisations, y compris peut-ĂȘtre de nouvelles compĂ©tences, et un certain portage », avance M. DĂ©poues.

Depuis 2015, SNCF a commencĂ© Ă  prendre en compte l’adaptation au changement climatique en lançant de nombreux travaux (thĂšses, Ă©tudes, audits, 
) par diffĂ©rentes entitĂ©s du Groupe – « selon une approche systĂ©mique, y compris avec l’externe », explique Claire Rousselet, experte Climat Carbone chez SNCF. Aujourd’hui, le Groupe finalise sa stratĂ©gie d’adaptation au changement climatique, prĂ©sentĂ©e Ă  ses dirigeants fin novembre 2021.

Parmi les actions rĂ©alisĂ©es par l’opĂ©rateur ferroviaire français, crĂ©er du lien entre toutes les business units, sensibiliser les personnels, et Ă©tablir des plans d’actions sur le long terme pour lisser les coĂ»ts. Pour y arriver, « on est ouvert et preneur de benchmark, de collaborations et de partenariats », affirme Mme Rousselet.

C’est justement pour accompagner les gestionnaires des infrastructures de transport dans une telle dĂ©marche que le Cerema a dĂ©veloppĂ© ses offres de services. En particulier, une mĂ©thode en 10 Ă©tapes conçue pour diagnostiquer les vulnĂ©rabilitĂ©s aux alĂ©as climatiques actuels et futurs, suivie de l’élaboration d’une stratĂ©gie d’adaptation pour des infrastructures rĂ©silientes.

« Avec le changement climatique, on va avoir des impacts diffĂ©rents et potentiellement plus importants sur les infrastructures et sur l’exploitation, l’entretien, les budgets, les usagers et plus globalement sur les territoires », souligne Marie Colin.

SNCF Réseau et le Grand Port Maritime de Bordeaux figurent parmi ceux qui ont fait appel au Cerema à ce sujet.

La partie immergĂ©e de l’iceberg

Pour adapter ses infrastructures du mieux possible aux alĂ©as climatiques, les gestionnaires doivent adopter une vision globale du sujet et de ses problĂ©matiques. Notamment, il faut prendre en compte les Ă©volutions techniques et sociĂ©tales – comme, par exemple, la crĂ©ation des « coronapistes » – ces amĂ©nagements cyclables souvent provisoires créés dans les villes françaises lors de la pandĂ©mie de Covid-19 en 2020 dans le but de dĂ©congestionner les transports publics et encourager un mode de transport dĂ©carbonĂ© – faute de quoi « on risque d’investir pas mal d’argent en oubliant ces Ă©volutions Ă  venir » – avertit Mme Colin.

« Il ne faut pas ignorer les coĂ»ts sociaux et Ă©conomiques du changement climatique » ajoute M. Long, en se rĂ©fĂ©rant au projet europĂ©en COACCH (CO-designing the Assessment of Climate CHange costs), une initiative qui allait dans ce sens. BĂ©nĂ©ficiant d’une subvention de l’ordre de 4,5M€ entre dĂ©cembre 2017 et novembre 2021, COACCH rassemblait des experts de premier plan dans le domaine des sciences du changement climatique, issus de 13 instituts de recherche europĂ©ens, afin de faire progresser les connaissances relatives aux impacts et aux politiques du changement climatique, directement utilisables par les communautĂ©s de parties prenantes.

Mme Colin soulĂšve Ă©galement la question des normes et de leur adaptation au changement climatique – un sujet qui fait aussi partie du travail du Cerema.

Tous autour de la table

Des démarches collectives et prospectives à des politiques plus ambitieuses en passant par des changements et des réflexions au sein des organisations, il y a une myriade de pistes à suivre pour adapter les infrastructures de transport.

« Tout le monde doit se mettre autour de la table et agir ici et maintenant », rappelle Mme Colin. « Les mesures ne coĂ»tent pas forcĂ©ment cher en termes d’argent mais il est nĂ©cessaire d’y dĂ©dier du temps », insiste M. DĂ©poues.