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💡 Singapour, un modùle pour la ville du futur ? Synthùse du voyage exploratoire de Futura-Mobility

💡 Singapour, un modùle pour la ville du futur ? Synthùse du voyage exploratoire de Futura-Mobility

Par Joëlle Touré, déléguée générale, Futura-Mobility

C’est Ă  Singapour, le lundi 28 novembre 2022, que dĂ©bute l’expĂ©dition apprenante des membres du think tank Futura-Mobility. La question Ă  laquelle ce voyage a l’ambition de rĂ©pondre est : « Singapour serait-elle un modĂšle pour la ville du futur ? »  OrganisĂ©e avec la Catherine Berthillier de Shamengo, l’expĂ©dition se dĂ©roule sur une semaine et aborde l’ensemble des mobilitĂ©s ainsi que l’urbanisme particulier de cette ville-État.

De gauche à droite : Christophe Lienard (Bouygues), Fauzi Ahmad (expert en communication, singapourien), Catherine Berthillier (Shamengo), Alexandre Corjon (Plastic Omnium), Liu Thai Ker (urbaniste singapourien), Arnaud Julien (Keolis), Amel Rigneau (CMA CGM, résidente à Singapour), Joëlle Touré (Futura-Mobility), Vincent Maret (Bouygues), Dominique Lecocq (Air Liquide). Absent de la photo et photographe : Philippe Mercier (Alstom, résident à Singapour)
Prévenance, harmonie
 et étroite surveillance

Ce qui frappe tout de suite lorsqu’on arrive Ă  Singapour est le niveau trĂšs Ă©levĂ© de sĂ©curitĂ©. La premiĂšre visite a d’ailleurs Ă©tĂ© pour le centre de commande d’AETOS, une des trois forces habilitĂ©es Ă  rĂ©tablir l’ordre Ă  Singapour. Le travail d’AETOS, outre la conventionnelle mise en sĂ©curitĂ© des grands Ă©vĂ©nements, consiste principalement Ă  surveiller la ville. Les opĂ©rations de police sur le terrain sont en rĂ©alitĂ© assez rares.

Le dispositif est impressionnant, des camĂ©ras sont placĂ©es partout dans cette ville de 5,6 millions d’habitants, y compris dans des bĂątiments et les commerces ; des capteurs sont placĂ©s sur les ascenseurs, dans les toilettes publiques
 ; les cameras des vĂ©hicules de police sont consultables en temps rĂ©el ; des drones de surveillance sillonnent la ville, l’un d’eux ayant par exemple survolĂ© une partie du groupe lors de sa visite de Marina Bay le premier soir.

Illustration AETOS

Certains bĂątiments sont mĂȘmes modĂ©lisĂ©s en 3D, permettant ainsi plus facilement aux opĂ©rateurs de les surveiller. Le systĂšme de surveillance n’est pas individualisĂ© mais collectif avec un dispositif d’alertes mis en place (une alerte en cas de prĂ©sence de personnes dans les toilettes publiques la nuit par exemple) qui permet aux opĂ©rateurs de se focaliser sur la zone prĂ©cise et de consulter les images ou des indicateurs disponibles.

City command center d’AETOS – photo Futura-Mobility

Ce dispositif de surveillance hors norme, liĂ© Ă  une rĂ©pression trĂšs sĂ©vĂšre des dĂ©lits par le gouvernement comme l’appel aux chĂątiments corporels ainsi qu’à la peine capitale pour la possession ou le trafic de drogue, dissuade de toute infraction ou dĂ©lit.  Aucune chance pour un voleur de s’en sortir.

Les éléments culturels jouent également en faveur du contrÎle de toute violence.

L’apaisement et l’équilibre entre les groupes ethniques et religieux sont trĂšs Ă©troitement organisĂ©s de façon Ă  ce que chacun puisse vivre selon ses coutumes en harmonie avec les autres. La population singapourienne est composĂ©e de 13% de personnes d’origine malaise, de 74% d’origine chinoise, et 9% d’origine indienne – le groupe ethnique est indiquĂ© sur la carte d’identitĂ©. Il est interdit par la loi de dire du mal d’une autre religion ou d’un groupe ethnique pour faire respecter « l’harmonie religieuse et culturelle ».

We are Singapore - Official Music Video 2018 - source NDPeeps

Dans les grandes rĂ©sidences par exemple, les ‘HDB’ (Housing and Development Board), cet Ă©quilibre des populations est organisĂ© et maintenu. Par exemple un malais ne peut vendre son appartement qu’à un malais.

Ce que nous appellerions en France la dĂ©lation – qui est ici la simple dĂ©nonciation d’un acte rĂ©prĂ©hensible commis par quelqu’un d’autre – est encouragĂ©e.

Au centre, un QR code « report a fault » – photo Futura-Mobility

Ainsi, les singapouriens acceptent – ou sont obligĂ©s d’accepter – un niveau de surveillance des comportements individuels trĂšs poussĂ©, au profit d’un bien-ĂȘtre collectif. Le gouvernement est d’ailleurs trĂšs protecteur de sa population dans bien des domaines comme la santĂ©, l’emploi, etc. PrĂ©venance et surveillance Ă©troite vont de pair Ă  Singapour.

Ce mode de fonctionnement paraßt difficilement transposable en Europe. Il suffit de se rappeler les débats sur la vaccination contre la Covid19


Des rÚgles et normes bien acceptées dans les transports  

Dans les transports, ces éléments culturels rendent possible ce qui paraßtrait difficile en France. La signalétique foisonne et abreuve les voyageurs de nombreuses injonctions (cf.  photos).

Les essais et tests pour dĂ©sengorger telle ou telle ligne ou lisser le pic dans les transports sont finement ciselĂ©s et s’enchaĂźnent rapidement, quand il faudrait plusieurs mois et un dispositif de communication massif en France pour espĂ©rer obtenir le moindre rĂ©sultat.

Bien entendu, l’accĂšs au mĂ©tro se fait par de simples portillons, puisque frauder ne viendrait Ă  l’idĂ©e de personne. Une queue respectĂ©e est organisĂ©e pour entrer dans le bus. Et il n’est pas rare de voir des personnes poser leur tĂ©lĂ©phone portable sur le siĂšge d’à cĂŽtĂ© ou ouvrir leur portefeuille dans le mĂ©tro pour compter leur monnaie…

Dans le mĂ©tro, des films de sensibilisation aux bons comportements Ă  adopter en cas d’attentat ou de vol passent en boucle.

Dans les VTC, les chauffeurs peuvent dĂ©noncer un passager qui tousserait mais ne porterait pas le masque (dans ce cas le passager reçoit un sms de la compagnie lui proposant de prendre un rendez-vous chez le mĂ©decin). Ils peuvent mĂȘme exclure le passager du vĂ©hicule.

Singapour, la ville du quart d’heure pensĂ©e dĂšs les annĂ©es 70

La citĂ©-État est devenue indĂ©pendante en 1965, suite Ă  un rejet de la pĂ©ninsule Malaisienne en raison d’un nombre trop important de conflits entre les diffĂ©rentes ethnies prĂ©sentes. Singapour Ă©tait composĂ©e Ă  l’époque essentiellement de bidonvilles, sans eau courante ni installation sanitaire, ni Ă©lectricitĂ©.

Les membres de Futura-Mobility a eu la chance exceptionnelle de rencontrer le Dr Liu Thai Ker, l’urbaniste en charge de façonner la ville de Singapour en lien Ă©troit avec le premier ministre Lee Kuan Yew qui a rĂ©gnĂ© jusqu’en 1990. Dans les annĂ©es 1960, plusieurs principes ont Ă©tĂ© rapidement Ă©rigĂ©s et ont servi de guide aux opĂ©rations : une approche humaniste pour que la ville rĂ©ponde aux besoins des habitants, une approche scientifique pour que la technologie soit au service de la population et des yeux d’artiste pour apporter de la ‘romance’ Ă  la ville, pour susciter l’amour de la citĂ©.

Dr. Liu Thai Ker et les principes utilisĂ©s pour l’urbanisation de Singapour

TrĂšs vite, la terre a Ă©tĂ© rachetĂ©e Ă  100% par l’État ce qui lui a permis d’avoir les mains libres sur l’urbanisation. Les bidonvilles ont Ă©tĂ© vidĂ©es de leur population par le Housing and Developpement Board. Aujourd’hui 80% de la population singapourienne est logĂ©e dans ces grands buildings, avec un soutien de l’État pour en acquĂ©rir la propriĂ©tĂ©.

De grandes zones naturelles ont Ă©tĂ© prĂ©servĂ©es, notamment Ă  l’ouest de la pĂ©ninsule. Les rĂ©serves naturelles, parcs et espaces verts urbains reprĂ©sentent environ 28% de la surface de Singapour. Le reste de la ville est trĂšs vert, une loi obligeant par exemple tout promoteur Ă  retrouver en vertical ou sur le toit la mĂȘme surface en espace vert que la surface au sol artificialisĂ©e par le bĂątiment. Certaines structures comme l’hĂŽtel Parkroyal Collection Pickering ont mĂȘme une surface de jardin doublĂ©e par rapport Ă  la surface au sol.

Hotel Park Royal Collection Pickering

Le modĂšle des routes est standardisĂ© avec deux allĂ©es d’arbres prĂ©sentes.

Road section – illustration Liu Thai Ker

Pour ce qui restait urbanisable, Liu Thai Ker a segmentĂ© la ville en rĂ©gions administratives, elles-mĂȘmes divisĂ©es en zones de dĂ©veloppement urbain (les ‘new towns’), qui sont sĂ©parĂ©es en quartiers. Dans chaque ‘new town’ est positionnĂ© un centre, ainsi que dans chaque quartier.

Illustration Liu Thai Ker

Dans chacun de ces quartiers, ont Ă©tĂ© rendus accessibles les services de base, ainsi qu’implantĂ©s des logements d’habitation et des lieux d’activitĂ©s (bureaux, zones commerciales, industries
). Comme le dit Dr. Liu Thai Ker, « si vous ne proposez pas de services de proximitĂ©, vous crĂ©ez beaucoup de flux entre des zones habitĂ©es d’un cĂŽtĂ© et des zones de travail ou commerciales de l’autre. Nous voulions limiter les dĂ©placements pour Ă©viter la congestion. » Singapour a donc inventĂ© et construit la « ville du quart d’heure » bien avant le 21Ăšme siĂšcle !

Illustration Liu Thai Ker

Le rĂ©seau routier a Ă©galement Ă©tĂ© pensĂ© avec cinq niveaux de routes qui irriguent les quartiers : ‘expressway’, ‘major arterial road’, ‘minor arterial road’, ‘local road’ et ‘service road’. Les livraisons urbaines ne peuvent ĂȘtre rĂ©alisĂ©es que dans les derniĂšres, les ‘service roads’, pour ne pas gĂȘner la circulation.

CĂŽtĂ© transports publics, les centres des ‘new towns’ sont reliĂ©s par le mĂ©tro (MRT = Mass Rapid Transit) Ă  partir des annĂ©es 1985. Les quartiers sont irriguĂ©s par des bus reliĂ©s aux stations de mĂ©tro. « Les lignes de bus donnent de la flexibilitĂ©, car on peut modifier les itinĂ©raires ou la frĂ©quence si nĂ©cessaire », explique Dr. Liu Thai Ker.

Illustration Liu Thai Ker

La prĂ©sence des voitures est trĂšs rĂ©glementĂ©e. Le nombre de licences autorisant la possession et la conduite d’un vĂ©hicule Ă  Singapour est limitĂ© et celles-ci sont octroyĂ©es pour 10 ans seulement. Leur prix est exorbitant, tout comme la taxe imposĂ©e sur les voitures importĂ©es (120% !). AcquĂ©rir une voiture Ă  Singapour coĂ»te ainsi au moins trois fois le prix de la voiture neuve. A cela s’ajoute une taxe de circulation biannuelle et un pĂ©age urbain (ERP = Electronic Pricing Road), le premier au monde, mis en place en 1975. Le pĂ©age fonctionne avec un boĂźtier GPS du gouvernement installĂ© dans chaque vĂ©hicule, incitant en temps rĂ©el les conducteurs Ă  Ă©viter telle ou telle route encombrĂ©e, sur laquelle le passage sera plus cher.  La facturation est automatique. Ainsi Ă  Singapour, peu de personnes ont des voitures personnelles. Les services de VTC ou taxis sont par contre extrĂȘmement utilisĂ©s et disponibles.

Singapour, une terre d’expĂ©rimentation pour les innovations

Le gouvernement singapourien fait beaucoup pour attirer les investissements Ă©trangers. Ainsi, entre le niveau de sĂ©curitĂ© Ă©levĂ©, l’absence de corruption, les incitations fiscales, l’anglais parlĂ© par tous, nombre de multinationales ont positionnĂ© leur siĂšge pour l’Asie Ă  Singapour. L’instabilitĂ© de Hong-Kong amĂšne depuis quelques annĂ©es des siĂšges, de banque notamment, Ă  changer d’implantation au profit de Singapour, ce qui gĂ©nĂšre d’ailleurs des tensions sur les prix localement et sur les salaires.

Le systĂšme Ă©ducatif singapourien est basĂ© sur la mĂ©morisation. Les mathĂ©matiques sont traditionnellement une force du systĂšme Ă©ducatif. L’enseignement pousse peu Ă  l’analyse, la prise de recul et donc aux capacitĂ©s d’innovation. Ce qui est somme toute assez cohĂ©rent avec un rĂ©gime politique strict
 NĂ©anmoins, les deux universitĂ©s principales essaient aujourd’hui d’adapter les compĂ©tences des Ă©tudiants au marchĂ© de l’emploi. Attirer des talents Ă©trangers permet Ă©galement un transfert de compĂ©tences.

Le marchĂ© de l’emploi est trĂšs tendu Ă  Singapour car le gouvernement pousse les entreprises Ă  employer en prioritĂ© des singapouriens. Cette incitation est surveillĂ©e et les entreprises sont segmentĂ©es en 3 catĂ©gories d’une « watch list » : liste blanche, grise ou noire selon leur degrĂ© de conformitĂ©. Les entreprises en liste noire n’ont pas le droit d’embaucher ! Les singapouriens compĂ©tents sont donc des ressources rares, chĂšres, et jouent de cet avantage pour changer Ă©ventuellement d’entreprise. Il est trĂšs difficile pour les entreprises de recruter. L’entreprise H3 Dynamics, rencontrĂ©e Ă©galement lors du voyage, a par exemple du dĂ©localiser une partie de ses activitĂ©s Ă  Toulouse en France, pour arriver Ă  Ă©toffer son Ă©quipe.

La population est trĂšs technophile et adopte ainsi rapidement les innovations. Le gouvernement autoritaire permet de mettre en place rapidement des expĂ©rimentations, tout en Ă©tant trĂšs friand des retours d’expĂ©rience de la population et des entreprises innovantes. Les membres de Futura-Mobility ont par exemple rencontrĂ© l’entreprise Volocopter. Singapour sera, avec Paris pour les Jeux Olympiques de 2024, le premier territoire Ă  tester, sur un circuit touristique puis sur une liaison avec la Malaisie, le e-vtol allemand, au dĂ©but toujours avec un pilote pouvant reprendre la main en cas de souci.

Le territoire reste donc trĂšs innovant, plutĂŽt en facilitant les tests pour les innovations venues de l’étranger.

Hon Lung Chu de Volocopter présentant la future expérimentation. Au premier plan, Philippe Mercier (Alstom)

Ainsi Singapour semble difficilement pouvoir servir de modĂšle pour les dĂ©mocraties europĂ©ennes, mais est clairement engagĂ©e vers la digitalisation et l’innovation technologique. Â