đĄ MaaS / Partie 1 â Gouvernance et influence sur la mobilitĂ©
đĄ MaaS / Partie 1 â Gouvernance et influence sur la mobilitĂ©
 par Joëlle Touré, déléguée générale, Futura-Mobility
Les 9 et 10 mars 2021, Futura-Mobility a organisé une séance en deux temps sur la mobilité servicielle ou « Mobility as a Service » (MaaS).
AprĂšs un dĂ©marrage en fanfare autour des annĂ©es 2015-2018, accompagnĂ© de grandes promesses et de nombreuses attentes, la mobilitĂ© servicielle est aujourdâhui rattrapĂ©e par la rĂ©alitĂ©. Câest donc le bon moment pour faire le point sur le sujet du MaaS avec quelques questions clĂ©s : quelle gouvernance mettre en place pour un projet MaaS rĂ©ussi ? Comment les projets MaaS peuvent-ils porter les enjeux de mobilitĂ© durable ?
Dans la MaaS, qui fait quoi ?
Maxime Audouin, auteur de recherches sur la gouvernance de la mise en place de systĂšmes MaaS en Europe, notamment Ă Helsinki et Ă Vienne, a ouvert la sĂ©ance par la question de lâĂ©chelle de mise en place du MaaS. « La bonne Ă©chelle est lâĂ©chelle mĂ©tropolitaine voire rĂ©gionale. En effet dans les centres urbains, lâoffre de mobilitĂ© est forte et maillĂ©e. La question centrale est : comment proposer une offre combinant diffĂ©rentes solutions de mobilitĂ© qui soit compĂ©titive au niveau de service de la voiture personnelle, Ă mesure quâon sâĂ©loigne de ce cĆur urbain ? ».
Empower or Thwart? Insights from Vienna and Helsinki regarding the role of public authorities in the development of MaaS schemes, par Maxime Audouin et Matthias Finger
Or selon Laura Papet, directrice associĂ©e du cabinet PMP, en France, « il y a finalement peu dâĂ©chelons, et peu de collectivitĂ©s qui ont un domaine de compĂ©tence Ă lâĂ©chelle du bassin de vie. Donc nĂ©cessairement, dĂšs quâon commence Ă parler de MaaS et de MaaS territoriaux, on a une premiĂšre question qui est celle de lâinteraction et de la bonne gouvernance, ne serait-ce que dans la rĂ©flexion stratĂ©gique, entre diffĂ©rents Ă©chelons institutionnels ».
NĂ©anmoins tous sâaccordent Ă dire que les autoritĂ©s organisatrices (AO) ont un rĂŽle Ă jouer dans lâavĂšnement des services MaaS.
Selon Olivier Vacheret, chef du dĂ©partement Information et Services NumĂ©riques dâIle-de-France MobilitĂ©s (IdFM), « la LOM [loi d’orientation des mobilitĂ©s, 2019] en France fait la part belle aux AO et câest plutĂŽt une bonne nouvelle, notamment avec la possibilitĂ© de diffuser des donnĂ©es ouvertes avec un niveau de qualitĂ© maitrisĂ©e (âŠ) qui permet Ă toutes les applications de faire la promotion des transports collectifs et des mobilitĂ©s durables ».
Maxime Audouin a pu observer, lors de ses recherches rĂ©alisĂ©es au sein de lâEPFL, quatre approches de gouvernance adoptĂ©es par les autoritĂ©s sur le sujet du MaaS, prĂ©sentĂ©s ci-dessous. « Quand on parle dâautoritĂ©s publiques on parle surtout de lâAutoritĂ© Organisatrice (AO) mais aussi de lâĂ©chelle rĂ©gionale et des gouvernements », prĂ©cise-t-il.

- Dans lâapproche governing by doing, lâAO prend seule la main sur la mise en place dâun service MaaS, et internalise son dĂ©veloppement. Câest le cas par exemple, de lâAO de Vienne (Wiener Linien) qui a créé une entitĂ© en interne dĂ©diĂ©e au dĂ©veloppement de sa solution MaaS.
- Lâapproche governing by making do est assez proche de la prĂ©cĂ©dente, sauf que lâAO, qui garde la main sur le sujet, externalise le dĂ©veloppement du service Ă un prestataire externe. « Câest le cas de Berlin, avec la BVG qui a dĂ©cidĂ© de confier le dĂ©veloppement de son service MaaS Ă Trafi », illustre M. Audouin.
Laurent Chevereau, directeur des projets sur la mobilitĂ© servicielle au CEREMA, indique que câest Ă©galement lâapproche adoptĂ©e par les collectivitĂ©s françaises, dans le cadre dâune dĂ©lĂ©gation de service public, « comme lâont fait Saint-Etienne et Mulhouse par exemple » ou bien par un marchĂ© spĂ©cifique « comme Ă Rouen, Grenoble et Marseille ». On peut se demander lequel des deux modĂšles sera le plus plĂ©biscitĂ©.
Ile-de-France MobilitĂ©s utilise ces deux approches en rĂ©alitĂ©. Câest la question du « make or buy ». LâAO souhaiterait ouvrir sa gouvernance pour ne pas ĂȘtre seule Ă piloter les orientations sur ce sujet mais « ce nâest pas simple, il faut trouver les formes juridiques, les bonnes pratiques », explique Olivier Vacheret dâIdFM.
- Dans lâapproche governing by enabling, lâacteur public permet Ă une pluralitĂ© dâacteurs de proposer un service MaaS sur son territoire, en favorisant la concurrence « dans le marché ». Par exemple, Transport for London (TfL) a longtemps Ă©tĂ© pionniĂšre sur ce positionnement en acceptant dâouvrir ses donnĂ©es et de permettre aux acteurs MaaS de revendre ses titres, comme Citymapper. « Câest aussi la position de beaucoup de gouvernements centraux. Je pense ici au gouvernement finlandais avec le « Finnish Transport Code » qui visait Ă faire sauter les verrous pour lâavĂšnement de services MaaS, ou encore au gouvernement français avec la LOM », explique Maxime Audouin.
- Une derniĂšre approche observĂ©e est celle oĂč « lâAO procrastine en quelque sorte », câest le governing by laisser faire. Par exemple cela a trĂšs longtemps Ă©tĂ© la position de lâAO dâHelsinki, qui refusait dâouvrir ses titres de transport Ă la revente par des tiers. « Des rĂ©gulations aux niveaux nationaux viennent souvent bousculer cette approche, comme cela a Ă©tĂ© le cas en Finlande ».
Vis-Ă -vis de ces quatre approches, diffĂ©rents modĂšles de dĂ©veloppement du MaaS peuvent apparaitre (cf. schĂ©ma supra) : un modĂšle fermĂ© avec un seul service MaaS sur un territoire donnĂ©, un modĂšle ouvert avec plusieurs services MaaS dans une compĂ©tition, ou encore des modĂšles hybrides avec par exemple « une AO qui est en lead sur le dĂ©veloppement dâune infrastructure digitale (back-end partagĂ©) sur laquelle viennent se brancher un certain nombre de services/interfaces utilisateurs MaaS ».
Câest dâailleurs le modĂšle suivi par Ile-de-France MobilitĂ©s (IdFM). Olivier Vacheret dâIdFM explique ce choix : « la connaissance des clients et des usages sera bien mieux maĂźtrisĂ©e si lâautoritĂ© organisatrice produit elle-mĂȘme un certain nombre de briques du MaaS pour ĂȘtre en lien direct avec la question des usages et de ce fait pouvoir orienter les politiques publiques de mobilitĂ© ». Par exemple, les subventions accordĂ©es aux trajets de co-voiturage par IdFM lâont Ă©tĂ© notamment en Ă©change de donnĂ©es sur les usages, ce qui permet de rĂ©ajuster les offres si besoin.
Mais y aurait-t-il un modÚle plus favorable au développement du MaaS pour mieux servir les enjeux de mobilité ?
Selon Maxime Audouin, « dans une approche complĂštement dĂ©rĂ©gulĂ©e, on peut craindre un impact nĂ©gatif en termes de performance du systĂšme de transport dâun territoire. (âŠ) Les pure players qui vont proposer un service MaaS vont chercher une rentabilitĂ© financiĂšre, qui sera plus facilement atteinte en vendant des services semi privĂ©s (taxi, VTC) que des titres de transport en commun, souvent fortement subventionnĂ©s ».
Pour Hans Arby, fondateur dâUbigo et dorĂ©navant vice-prĂ©sident de la Public Transport Authority de Göteborg, « dans un bon systĂšme Maas, chacun joue sur ses points forts. Je pense que lâacteur privĂ© est trĂšs bon pour rĂ©pondre aux besoins et aux aspirations des clients, tandis que l’autoritĂ© publique est meilleure pour gouverner, c’est-Ă -dire encadrer et permettre la mise en Ćuvre. »
Pour transformer les habitudes de mobilité ?
DâaprĂšs Laurent Chevereau du CEREMA, la mise en place dâun service MaaS rĂ©pond potentiellement Ă de nombreux enjeux mais lâimportant pour une AO est de « faire des choix ! » quant aux objectifs recherchĂ©s et au public visé : touristes ? habitants ? familles ? professionnels ?
Dâailleurs, selon David LainĂ©, directeur France, Belgique et Europe du Sud de Trafi, pour un MaaS rĂ©ussi, « il faut une politique de mobilitĂ© courageuse qui encourage les citoyens Ă changer leurs habitudes de transport, lâobjectif Ă©tant de rĂ©duire lâusage de la voiture individuelle ».
A Aix-Marseille Provence MĂ©tropole, « lâidĂ©e a Ă©tĂ©, en prĂ©alable Ă toute rĂ©flexion MaaS, de repenser une stratĂ©gie de marketing mobilitĂ©s à lâĂ©chelle du territoire », avance Mme Papet. Pour ce faire, il faut comprendre les besoins et les pratiques de mobilitĂ© sur ce territoire, en particulier des personnes utilisant leur vĂ©hicule individuel. Ensuite une stratĂ©gie peut ĂȘtre mise en place ainsi quâun plan dâactions marketing, suivis dâune refonte de lâoffre de transports et de la tarification.

Cette connaissance permet de prioriser les offres et les services Ă intĂ©grer dans le service MaaS en fonction des enjeux. Par exemple, pour lutter contre lâauto-solisme, « à Grenoble, on a commencĂ© Ă intĂ©grer sur le Pass MobilitĂ© les parcs en ouvrage de la MĂ©tropole, Ă intĂ©grer des offres de co-voiturage expĂ©rimentĂ©es en parallĂšle, ainsi que le dĂ©veloppement dâune voie rĂ©servĂ©e au covoiturage entre Voiron et Grenoble », raconte Laura Papet du cabinet PMP.
Pour Julie Sulli, cheffe des projets marketing transverses au sein de la Direction Marketing du Groupe Keolis, « lâenjeu est bien de mettre la voiture particuliĂšre Ă sa juste place et de lâintĂ©grer dans cette offre de mobilitĂ© globale sur le bassin de vie ». Keolis, dont les clients naturels sont les utilisateurs de transports en commun, a en effet pour ambition, dans une feuille de route long terme, de conquĂ©rir des cibles plus larges â notamment les personnes du pĂ©riurbain dont la mobilitĂ© est clĂ© pour rĂ©pondre aux enjeux de mobilitĂ© durable.
Une fois le MaaS en place, « à quel point les usagers de service MaaS ont rĂ©ussi Ă opĂ©rer un report modal ? Il y a peu de donnĂ©es, ou bien beaucoup de dĂ©claratif dans les Ă©tudes » selon M. Audouin. NĂ©anmoins Laurent Chevereau du CEREMA prĂ©sente quelques rĂ©sultats, indiquant quâil y aurait â sâil lâon en croit les dĂ©clarations des utilisateurs â un report modal vertueux dans les cas dâUbigo Ă Göteborg et de Smile Ă Vienne.

A contrario, certains modes de transport partie prenante du MaaS, comme les VTC, semblent avoir un impact nĂ©gatif sur les enjeux de transports Ă lâĂ©chelle de la ville. « Une Ă©tude du MIT sur lâimpact de Uber et Lyft montre que ces services accroissent la congestion en termes dâintensitĂ© et de durĂ©e », illustre Maxime Audouin. M. Vacheret dâIdFM ajoute ainsi que « lâĂ©tude montre que les utilisateurs de VTC interrogĂ©s ne souhaitent pas utiliser les transports collectifs et ont par ailleurs des voitures individuelles. Cette Ă©tude montre que la pratique du VTC ne dĂ©-motorise les mĂ©nages ! ».
CĂŽtĂ© IdFM, concernant les propositions de trajets intermodaux, « on sâest aperçu quâil y avait parfois des effets pas complĂštement dĂ©sirables. Par exemple la trottinette Ă©lectrique prend de la part modale Ă la marche Ă pied. (âŠ) Sur un volet sanitaire, cela pose un certain nombre de questions… Parfois la trottinette prend de la part modale aussi sur le mĂ©tro. CâĂ©tait le cas dâAutolib’ aussi », explique M. Vacheret.
Clairement, pour M. Chevereau du CEREMA, « il y a un manque de donnĂ©es sur lâĂ©valuation de lâimpact du MaaS. Ce dĂ©ficit est bien connu et il y a de plus en plus de projets notamment europĂ©ens qui prĂ©voient de fournir des rĂ©ponses sur les impacts du MaaS en termes de part modale, de volume de dĂ©placement et de distances parcourues ».
MaaS et Covid19 : une mobilitĂ© dâaprĂšs plus choisie ?Â
Trois changements majeurs ont Ă©tĂ© constatĂ©s Ă travers la crise du Covid19 : une plus forte digitalisation des services de mobilitĂ©, la croissance des usages des engins de micromobilitĂ© (cf. La place des micromobilitĂ©s dans la mobilitĂ©), une baisse importante de frĂ©quentation des grands rĂ©seaux de transports urbains « de lâordre de 60 Ă 70 % » estime Maxime Audouin. Ce qui lui fait dire que « le MaaS est une opportunitĂ© pour le transport public de remonter la pente du Covid, pour faire revenir les gens dans les transports publics et mĂȘme aller chercher dâautres utilisateurs comme les auto-solistes ».
Julie Sulli de Keolis sâinterroge : « finalement ne passe-t-on pas vers une mobilitĂ© plus choisie ? A ce titre, le service MaaS pourrait ĂȘtre un levier pour donner le choix ». A VĂ©lizy, Keolis mĂšne par exemple une expĂ©rimentation permettant aux voyageurs de choisir leur itinĂ©raire en tenant compte du taux de frĂ©quentation Ă bord des vĂ©hicules.

De lĂ Ă imaginer quâun jour le service MaaS imposera les itinĂ©raires pour gĂ©rer les flux de passagers dans des mĂ©galopoles de plus en plus grandes⊠il nây a quâun pas.
Image de couverture : Gerd Altmann – Pixabay

