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💡 L’accessibilitĂ© de la mobilitĂ©

💡 L’accessibilitĂ© de la mobilitĂ©

Sylvain Denoncin, prĂ©sident d’Okeenea, entreprise spĂ©cialisĂ©e dans l’installation de dispositifs d’aide aux personnes handicapĂ©es, rappelle l’ampleur de la problĂ©matique. « Ce sont plus d’un milliard de personnes dans le monde aujourd’hui qui prĂ©sentent un handicap », qu’il soit moteur, sensoriel ou mental. C’est donc prĂšs de 15 % de la population mondiale qui est directement concernĂ©e, sans compter tous les autres qui peuvent ĂȘtre temporairement limitĂ©s dans leur mobilité (femmes enceintes, personnes ĂągĂ©es, enfants, personnes souffrant physiquement
), encombrĂ©s (poussettes, valises, achats
), dĂ©sorientĂ©s (ville inconnue, fatigue
) ou prĂ©sentant des besoins spĂ©cifiques comme les personnes de petite taille – y compris les enfants – les personnes prĂ©sentant une obĂ©sitĂ© ou encore les personnes souffrant d’une pathologie nĂ©cessitant des besoins spĂ©cifiques (accĂšs frĂ©quent aux toilettes par exemple).

Ainsi, se prĂ©occuper d’accessibilitĂ© de la mobilitĂ©, c’est bien s’occuper de tous ; c’est crĂ©er une sociĂ©tĂ© inclusive oĂč tous peuvent vivre ensemble, chacun avec ses besoins.

Selon l’expĂ©rience d’Anne Keisser, fondatrice de Mon Copilote, « prĂ©sentant des freins de mobilitĂ©, ces personnes vont se retrouver isolĂ©es ». Le service qu’elle a créé en 2016 rĂ©unit un « pilote » qui a besoin d’accompagnement et un « copilote » qui accompagne, quel que soit le mode de transport : voiture, transport public, marche Ă  pied


Les exemples de freins sont nombreux et sur toute la chaine de dĂ©placement : ne pas savoir quel bus prendre ou comment rĂ©agir en cas de dĂ©viation d’une ligne, avoir une force physique insuffisante pour faire bouger son fauteuil roulant, craindre de prendre le bus car il dĂ©marre trop vite pour s’assoir, ne pas ĂȘtre autonome pour acheter les billets


Anne Keisser d’ajouter : « en France, une personne sur quatre qui est ĂągĂ©e ou handicapĂ©e se retrouve socialement isolĂ©e, et ce, malgrĂ© un panel large de solutions qui peuvent exister (aidants, aides Ă  domicile, taxis, covoiturage, services de Transport de Personnes Ă  MobilitĂ© RĂ©duite, transports en commun) ». Ainsi, le besoin est bien prĂ©sent et ne va pas diminuer en raison du vieillissement de la population. Plus de 72 % de la population française aura plus de 75 ans en 2060 !

Quant Ă  l’accessibilitĂ© des voyages touristiques, c’est encore une question dĂ©licate. « 80 % des personnes handicapĂ©es interrogĂ©es disent que si elles ne voyagent pas, c’est Ă  cause de la problĂ©matique des transports », explique Marie-Odile Vincent, consultante pour le tour opĂ©rateur Comptoir des Voyages Ă  destination de la clientĂšle en fauteuil roulant. L’aĂ©rien créé une barriĂšre supplĂ©mentaire car il faut se dissocier de son fauteuil et faire confiance au transporteur pour que le fauteuil arrive Ă  temps et en bon Ă©tat.

Elle poursuit, Ă©tant elle-mĂȘme en fauteuil roulant : « quand je voyage, j’ai tendance Ă  dire que 90 % de mon autonomie est perdue et dans ces 90 %, c’est 100 % de ma mobilitĂ© qui est perdue ! ». Ce qui lui fait dire que « le nerf de la guerre quand on voyage c’est la mobilitĂ©. Sinon il n’y a pas de voyage. »

Du « transport des personnes handicapĂ©es » Ă  l’intĂ©gration des besoins de tous

Selon Muriel Larrouy, chargĂ©e de mission accessibilitĂ© des transports, DĂ©lĂ©gation ministĂ©rielle Ă  l’accessibilitĂ©, SG MinistĂšre de la Transition Écologique, la façon de penser l’accessibilitĂ© des transports a rĂ©cemment beaucoup Ă©voluĂ©. « On est passĂ© du transport des personnes handicapĂ©es aux politiques d’accessibilitĂ© des transports ». Le mot accessibilitĂ© est d’ailleurs assez rĂ©cent. Il date des annĂ©es 1990 et a Ă©tĂ© mis en avant sous l’impulsion des organisations et des associations de personnes handicapĂ©es. Avant cela on parlait du transport des personnes handicapĂ©es, on voyait le cĂŽtĂ© mĂ©dical, il n’était pas question d’autonomie des personnes.

La loi de 2005 a reprĂ©sentĂ© l’institutionnalisation de l’obligation d’accessibilitĂ© aux diffĂ©rents maillons de la chaĂźne de dĂ©placement : les transports, la voirie et les espaces publics et le cadre bĂąti (Etablissements recevant du public et logement). Depuis, tous les nouveaux services se doivent d’ĂȘtre accessibles (transports, ERP
) et des investissements majeurs ont permis de mettre en accessibilitĂ© de nombreux lieux et services existants. Avec cette accessibilitĂ© qui progresse dans les faits, l’usage se dĂ©veloppe et dans son sillage, les questions de qualitĂ© d’usage et d’information voyageurs deviennent de plus en plus prĂ©gnantes. C’est pourquoi la loi d’orientation des mobilitĂ©s votĂ©es le 24 dĂ©cembre 2019 a inscrit plusieurs obligations visant Ă  faciliter l’usage : tarification spĂ©cifique pour les accompagnateurs, crĂ©ation de bases de donnĂ©es sur l’accessibilitĂ© pour informer les voyageurs sur l’accessibilitĂ© des transports et de la voirie
 

Du cĂŽtĂ© d’Alstom, Camille Jaigu, manager de programmes plateforme mĂ©tro explique l’approche du constructeur : « On a voulu aussi ĂȘtre inclusif aussi dans la maniĂšre d’en parler. Donc on parle de besoins : besoin de protection, besoin d‘informations, besoin d’espace ou besoin de temps, plutĂŽt que de handicap ». Ainsi Alstom a adoptĂ© l’approche par le design universel.

Alstom travail par exemple sur le handicap cognitif avec la SociĂ©tĂ© des Transports de MontrĂ©al (STM) au QuĂ©bec – Canada. Il s’agit de rĂ©duire la pollution visuelle issue des indications techniques en Ă©purant au maximum la conception des rames, tout en mettant en avant les Ă©lĂ©ments d’orientation utiles aux voyageurs : bandes de guidage lumineuse pour les entrĂ©es / sorties, contraste des bars de maintien, etc.

Des offres techniques certes mais aussi des services apportĂ©s par des ĂȘtres humains

Doit-on permettre Ă  tous d’accĂ©der aux transports en autonomie complĂšte ? Evidemment mais qu’est-ce que l’autonomie, sur quoi repose-t-elle ?

Permettre Ă  tous de faire les trajets sans assistance humaine et seulement avec des offres technologies, en toute autonomie, n’est pas un objectif affichĂ© Ă  l’étranger. Muriel Larrouy du ministĂšre  prĂ©cise que « c’est lĂ  un dĂ©bat franco-français ! » « En France on est une nation d’ingĂ©nieurs qui demande Ă  ce que ça soit les machines qui pallient aux besoins ». En l’occurrence, dans des pays comme l’Angleterre, l’Allemagne « on pense que l’individu a plus de valeur et qu’une intervention humaine peut ĂȘtre bien plus qualitative » 
 et puis, parfois, la machine est dĂ©faillante.

Anne Keisser, fondatrice de Mon Copilote, explique qu’elle « se sert de la technologie pour avoir de l’humain ». Elle a adaptĂ© les services proposĂ©s aux besoins spĂ©cifiques du public concernĂ© dĂšs la conception de son offre. La fondatrice explique par exemple l’importance de proposer Ă  la fois une centrale tĂ©lĂ©phonique pour la rĂ©servation en plus du site web, « car ce public fragile a parfois des difficultĂ©s avec le web et surtout besoin de contact humain ». De mĂȘme, les options de paiement comprennent l’envoi de chĂšques, car certains ne sont pas Ă  l’aise avec le paiement Ă  distance en carte bancaire. « Il est important de crĂ©er de la confiance avec cette communautĂ©, car il s’agit des personnes fragiles », explique-t-elle.

Aujourd’hui Mon Copilote est prĂ©sent en France avec des partenariats avec les AutoritĂ©s Organisatrices de MobilitĂ© et/ou des transporteurs sur 4 territoires – Clermont Ferrand, Pau, SĂ©nart et l’Essonne – et bientĂŽt sur Paris. Le service compte 4 000 utilisateurs en France et supervise entre 200 et 300 trajets par mois.

Pour Marie Odile Vincent, organisatrice de voyages pour la clientÚle en fauteuil roulant, il est possible de concilier handicap et voyage en tenant compte des cultures des différents pays et notamment la culture du service. « Le systÚme D fonctionne collectivement, quand on sait bien expliquer ce dont on a besoin ou quelles sont ses difficultés », explique-t-elle.

Pour les transporteurs, cet Ă©quilibre entre dĂ©veloppement d’une offre technique pour faciliter l’autonomie et mise en place d’une assistance humaine est un Ă©quilibre Ă  trouver pour satisfaire les passagers mais Ă©galement du point de vue du modĂšle Ă©conomique. « On essaie en permanence, avec l’État et les RĂ©gions, de trouver le modĂšle Ă©conomique le plus pertinent en termes de prĂ©sence du personnel. C’est un Ă©quilibre entre ce qu’on sait faire techniquement pour que les personnes soient le plus autonomes possible et ce qu’on peut faire en termes d’accompagnement humain », explique LaĂ«titia Monrond, directrice de l’accessibilitĂ© du groupe SNCF.

Une logique inclusive également dans la conception des offres

Les industriels prĂ©sents lors de la sĂ©ance ont tous adoptĂ© une dĂ©marche d’inclusion des publics concernĂ©s dans les phases de conception, de tests et d’ajustement de leurs offres.

C’est le cas Ă  la SNCF qui est en concertation permanente avec neuf associations de personnes handicapĂ©es pour amĂ©liorer l’accessibilitĂ© du transport en train, quel que soit l’opĂ©rateur ferroviaire ; chez Keolis pour l’expĂ©rimentation de guidage des personnes malvoyantes Ă  Versailles Chantiers ; chez Alstom Ă  MontrĂ©al avec les associations Ex-Aequo et RUTA MontrĂ©al ou encore avec l’association ONCE en Europe ; chez Aximum (Colas / Bouygues) pour la mise en place de bandes podotactiles facilitant la traversĂ©e de carrefours Ă  risque pour les piĂ©tons malvoyants.

Rendre l’information sur l’accessibilitĂ© disponible

Pour les touristes Ă©trangers handicapĂ©s qui souhaitent voyager en France, d’aprĂšs Marie-Odile Vincent, « la premiĂšre difficultĂ© est l’accĂšs Ă  l’information : trouver les services qui sont Ă  ma disposition qui sont en nombre limitĂ© et doivent souvent ĂȘtre rĂ©servĂ©s longtemps Ă  l’avance ».

Que ce soit pour les habitants ou pour les touristes, depuis la Loi du 11 fĂ©vrier 2005, la France a rĂ©alisĂ© des efforts importants sur l’amĂ©nagement des infrastructures et sur l’information et la qualitĂ© d’usage. Cette derniĂšre repose sur un besoin prĂ©cis : disposer d’informations d’accessibilitĂ© fiables pour prĂ©parer un trajet, de bout en bout, alors mĂȘme que les amĂ©nagements ne sont pas adaptĂ©s partout.

La loi du 11 fĂ©vrier 2005 relative Ă  l’égalitĂ© des chances impose Ă  tous les opĂ©rateurs de transports en commun de rendre leur rĂ©seau totalement accessible Ă  l’horizon 2015. Englobant la chaĂźne de dĂ©placement, l’accessibilitĂ© concerne les transports et, de maniĂšre transversale, l’ensemble de son environnement : cadre bĂąti, espaces publics, voirie. La loi vise Ă  « rendre les plus autonomes possible » les personnes en situation de handicap.

En dĂ©cembre 2019, la Loi d’Orientation des MobilitĂ©s (LOM) a fait le focus sur les donnĂ©es y compris sur l’accessibilitĂ© des informations. Elle rappelle les obligations qui existent dĂ©jĂ  dans la loi de 2005 et avance deux mesures sur l’accessibilitĂ© de l’information :

  1. L’obligation de la mise en place d’une plateforme unique de rĂ©servation des prestations d’assistance en gare.
  2. Et la crĂ©ation de bases de donnĂ©es dĂ©crivant l’accessibilitĂ© de la voirie et des transports, Ă  la condition de mettre en avant l’accessibilitĂ© dans les mĂȘmes termes et d’organiser les informations de la mĂȘme façon. Pour les transports, le modĂšle Ă  utiliser c’est – le profil NeTEx France – juillet 2021. Les donnĂ©es de voirie devront suivre un format compatible. Les deux dĂ©crets ont Ă©tĂ© publiĂ©s fin juin 2021.

Du cÎté des entreprises, on voit arriver des offres de guidage numérique des personnes handicapées.

NaviLens par exemple est un service numĂ©rique de guidage des personnes aveugles et malvoyantes dans les transports en commun. Cette solution est basĂ©e sur un QR code en 2D, colorĂ©, adaptĂ© et augmentĂ© qui, placĂ© sur les parcours, peut ĂȘtre lu jusqu’à quasiment 50 mĂštres de distance avec des angles importants. L’utilisateur allume son tĂ©lĂ©phone, le met autour du cou si besoin et c’est l’application qui va ensuite automatiquement dĂ©tecter les QR codes sur son trajet et le guider en audio.

En lien avec Keolis, une expérimentation a eu lieu récemment en gare de Versailles Chantier, une gare multimodale aux parcours complexes.

Photo extraite d’une vidĂ©o Keolis

D’aprĂšs Arnaud Julien, directeur Innovation, Data et Digital de Keolis, « cette solution est mature et donc on teste vraiment plus les usages que la technologie elle-mĂȘme ». L’application guide trĂšs clairement les usagers notamment en fonction du sens de lecture des QR codes et indique en retour vocal, en dynamique et en temps rĂ©el le nombre de marches Ă  parcourir par exemple (cf. photo), ou encore en statique, les horaires des prochains bus.

MĂȘme si cette solution demande un temps d’adaptation pour les utilisateurs et nĂ©cessite que les infrastructures suivent (prĂ©sence de bandes podotactiles), elle est trĂšs apprĂ©ciĂ©e par les personnes malvoyantes qui l’ont testĂ©e, qui aimeraient la voir gĂ©nĂ©ralisĂ©e. Prochaine Ă©tape dans ce sens, la sociĂ©tĂ© NaviLens travaille avec Alstom pour Ă©quiper les rames de train.

Une autre version de l’application NaviLens utilisant les mĂȘmes codes 2D est dĂ©veloppĂ©e pour les voyageurs qui ne connaissent pas les gares ou ne parlent pas la langue – ce qui Ă  Versailles est Ă©videmment intĂ©ressant !

Okeenea Ă©galement dĂ©veloppe une application de guidage appelĂ©e Evelity. Celle-ci a vocation Ă  fonctionner partout, y compris dans les bĂątiments. Elle fonctionne Ă  l’intĂ©rieur Ă  l’aide de balises Bluetooth qui permettent de localiser le smartphone de l’utilisateur par triangulation, Ă  l’instar du GPS. La particularitĂ© de cette application est qu’elle s’adresse Ă  tous types de handicaps, s’adaptant aux besoins spĂ©cifiques, paramĂ©trables par l’utilisateur (escalier, ascenseur par ex
). Un back office est dĂ©diĂ© aux opĂ©rateurs qui peuvent par exemple fermer des voies de dĂ©placement.

La vision de Sylvain Denoncin, prĂ©sident d’Okeenea est qu’ « il faut crĂ©er un assistant personnel Ă  mobilitĂ© dont le facteur clĂ© de succĂšs sera la capacitĂ© Ă  s’adapter aux besoins des utilisateurs ».

Le guidage de l’usager est rĂ©alisĂ© en vocal, ce qui convient bien aux personnes malvoyantes mais aussi par exemple aux personnes en fauteuil roulant, qui ont besoin de leurs deux mains. Le systĂšme permet de garder le tĂ©lĂ©phone dans sa poche.

DĂ©ployĂ©e dans le mĂ©tro de Marseille, dans une tour tertiaire Ă  Lyon, en cours de dĂ©ploiement ou de test Ă  Paris sur le changement de tram 3a-3b, Ă  Lille, Ă  Lyon ou encore Ă  New-York, l’application continue d’évoluer.

Ainsi ce mouvement, suite Ă  la LOM, apporte de la data standardisĂ©e et actualisĂ©e, ce qui est primordial. « Reste aujourd’hui Ă  fournir aux utilisateurs des services les plus interopĂ©rables possibles, centrĂ©s sur l’usage et pas sur la technologie, et qui permettent d’avoir une rĂ©elle mobilitĂ© sur toute la chaine de dĂ©placement incluant les transports, la voirie et les Ă©tablissements recevant du public », insiste Sylvain Denoncin.

« Des amĂ©nagements, de l’information pour l’usage et de l’humain : il faut de la complĂ©mentaritĂ© entre ces briques » pour amĂ©liorer l’accessibilitĂ© des transports Ă  tous, synthĂ©tise Muriel Larrouy.