.. Chargement en cours ..

💡 Economie de l’attention et mobilitĂ© – partie 1 : inverser le modĂšle ?

💡 Economie de l’attention et mobilitĂ© – partie 1 : inverser le modĂšle ?

par Joëlle Touré, déléguée générale, Futura-Mobility

 

Le thĂšme de cette sĂ©ance de Futura-Mobility, du 15 novembre 2019 Ă  Paris, Ă©tait l’économie de l’attention.

InvitĂ©s, intervenants et membres ont explorĂ© et questionnĂ© ensemble la croissance de cette activitĂ© dans les transports, qui exploite le temps disponible des voyageurs – qu’ils se dĂ©placent en train, en avion, en voiture ou par d’autres moyens.

Les bouleversements induits par cette activitĂ© sont nombreux, que ce soit pour les passagers eux-mĂȘmes mais aussi pour les acteurs du secteur, startups, industriels historiques ou nouveaux entrants. Les questions sur la valeur mĂȘme du transport par rapport Ă  cette Ă©conomie de l’attention, ou encore de la place de chacun dans cette nouvelle Ă©conomie, sont prĂ©gnantes sur ce sujet.

La premiĂšre partie de la sĂ©ance a Ă©tĂ© l’occasion d’écouter le sociologue Dominique Boullier ainsi que le designer Jean-Louis Frechin pour une introduction passionnante sur le sujet.

 

Habiter la mobilité

Dominique Boullier (photo ci-dessous), sociologue, chercheur aux Sciences Po sur la fragmentation des mĂ©dias et les consĂ©quences sur l’attention, et auteur du livre de rĂ©fĂ©rence « La Sociologie du NumĂ©rique » aux Ă©ditions Armand Colin, explique le succĂšs de la voiture individuelle – et la difficultĂ© Ă  s’en dĂ©faire – par la notion d’habitacle, « qui nous attire et nous y attache ».

 

 

Il fait le parallĂšle autour du verbe « habiter » en français qui se dĂ©cline aussi bien pour le logement lorsqu’il devient un habitat, un vĂȘtement qui devient un habit, un intĂ©rieur de vĂ©hicule qui devient un habitacle. Le couplage avec nos environnements naturels et a fortiori techniques est « un principe anthropologique puissant qui créé sĂ©curitĂ© et confort ».

 

La notion de temps est clĂ©. « On met du temps Ă  faire d’un vĂȘtement achetĂ© neuf son habit, idem pour une nouvelle maison ». Cette notion, mĂȘme si elle est difficilement programmable, peut ĂȘtre accĂ©lĂ©rĂ©e selon lui par le design : « ce sont de petits signaux, des petits dĂ©tails, des habitudes qui se logent dans le design qui vous permettre de vous coupler Ă  votre environnement technique. Cette qualitĂ© d’expĂ©rience est trĂšs trĂšs importante ».

 

 

Jean-Louis Frechin, designer et fondateur de l’agence NoDesign (pour « new-object design »), ne peut ĂȘtre que d’accord avec ce rĂŽle donnĂ© au design. Selon lui, « donner de l’attention est au cƓur du design. Capter l’attention est au cƓur d’une autre histoire. C’est d’abord au cƓur de l’histoire des mĂ©dias ». Pour M. Frechin, en effet « la bonne valeur d’un produit est celle qu’on peut Ă©changer entre un producteur et un utilisateur qui pratique, qui dĂ©tourne et qui finalement, aime les objets qu’il utilise. »

 

« Le Design des choses » de Jean-Louis Frechin

 

M. Boullier Ă©largit sa pensĂ©e autour de la notion « d’habiter » au numĂ©rique. Comme pour les maisons, les vĂȘtements, ou les intĂ©rieurs de vĂ©hicules, le rĂ©seau numĂ©rique doit Ă©galement prĂ©voir l’enveloppe dans laquelle on Ă©volue : l’habitĂšle – notion exposĂ©e dans son prochain ouvrage Ă  paraĂźtre en 2020. Ainsi, d’aprĂšs lui, « si on veut penser les questions de mobilitĂ©, il faut prendre en compte l’habitacle mais aussi maintenant l’habitĂšle ».

Il s’agit de ne pas seulement penser le rĂ©seau en termes techniques ! Aujourd’hui la plupart d’entre nous n’habitons pas le rĂ©seau numĂ©rique, on peut mĂȘme se dire que c’est plutĂŽt lui qui nous envahit, avec des notifications non contrĂŽlĂ©es par exemple. « L’habitĂšle c’est un rĂ©seau qui nous convient, qui nous prend, nous transforme et sur lequel on a Ă©galement une influence
. Ce sont des applications qui nous rendent service sans nous envahir, qui aident Ă  mieux vivre, qui font du bien. »

Dans tous les domaines, que ce soit le logement, les véhicules ou le réseau numérique, on a assisté et on assiste encore à de véritables « dérives systémiques ». Les logements des années 50-60 en France avec leurs quartiers invivables, les mégalopoles comme Mexico, Lagos, Bombay ou Le Caire en sont des exemples.

Pour la voiture, « c’est particulier car il y a Ă  la fois une dĂ©rive au tout-voiture, une forme d’aliĂ©nation anthropologique, en mĂȘme temps qu’un attachement trĂšs fort – du Ă  cet habitacle confortable ». Pour arriver Ă  se passer de la voiture individuelle « il faut travailler Ă  la reconstitution de cette enveloppe, cette bulle personnelle ailleurs que dans la voiture individuelle ».

Or cette expertise-lĂ  est bien celle des industriels historiques du transport – qui s’orientent vers la mobilitĂ© puis vers le numĂ©rique – et non des spĂ©cialistes de la connectivitĂ© de la donnĂ©e qui se mettent Ă  faire de la mobilitĂ©.

Au-delĂ  des mĂ©tiers, M. Frechin y voit mĂȘme une opposition entre les cultures amĂ©ricaine et europĂ©enne du design. « Les amĂ©ricains (
) nous ont dit ‘finalement le produit n’est pas important – on s’en fiche des trains ou des avions par exemple dans la mobilitĂ© – ce qui est important c’est l’expĂ©rience, c’est-Ă -dire la somme des points de contacts et des histoires portĂ©es non plus par une entreprise mais par une marque’. C’est comme si c’était finalement une musique sans instruments, sans musiciens, dont la seule promesse est le bonheur de la musique Ă©coutĂ©e. Mais peut-on faire de la musique sans instruments, sans musiciens, sans composition ? »

 

Dérive numérique

La dĂ©rive sur le numĂ©rique exposĂ©e par M. Boullier est claire. « On assiste Ă  l’extension gĂ©nĂ©ralisĂ©e d’un systĂšme d’information pour capter votre attention mais uniquement et massivement Ă  des fins publicitaires. A travers ça, on donne d’autres services mais le service se rĂ©munĂšre par la mise Ă  disposition de publicitĂ©. On a Ă©rigĂ© en culte la gratuitĂ© des services
 contre publicité ». La dĂ©rive, c’est donc la captation de l’attention Ă  tout prix, partout, tout le temps.

Pour M. Frechin, cette dĂ©rive se lit dans l’histoire du numĂ©rique. Le dĂ©veloppement de l’ordinateur individuel dans les annĂ©es 80 a Ă©tĂ© le lieu de beaucoup d’attention et mĂȘme de « joie » – terme utilisĂ© Ă  l’époque – donnĂ©e aux utilisateurs pour leur permettre de manipuler ces machines avec des interfaces graphiques simples et ludiques, sans qu’ils connaissent le langage informatique. « Il y avait beaucoup d’humanisme dans la dĂ©marche » affirme-t-il.

C’est l’arrivĂ©e du web et de son corolaire, la gratuitĂ© des services, qui a fait basculer la notion d’attention. « Dans un espace d’hyper-sollicitation, oĂč des milliards d’individus sont exposĂ©s Ă  une infinitĂ© de services, l’enjeu est de capter cette raretĂ© de l’attention ».

 

 

Cette question du web a mĂȘme selon lui provoquĂ© un schisme au niveau du design entre l’Europe et les USA, alors qu’il avait Ă©tĂ© inventĂ© en Europe. « Le confort ne suffisait plus, il fallait plus loin pour bloquer les gens. Une sorte de réécriture du design avec des idĂ©es de ‘styling’ : renouveler trĂšs vite l’aspect des produits pour que le style achetĂ© l’annĂ©e d’avant soit dĂ©classé ». M. Frechin dĂ©nonce ainsi « le design d’aprĂšs-guerre amĂ©ricain qui a thĂ©orisĂ© l’obsolescence programmĂ©e ». Brooke Stevens, co-fondateur de l’Industrial Designers Society of America en 1944, dĂ©clara qu’il fallait « aider les produits Ă  mourir plus vite ».

La prestigieuse universitĂ© amĂ©ricaine de Stanford a créé le Persuasive Technology Lab qui Ă©tudie la captologie, « l’art d’attraper les poissons avec un peu d’appĂąt en prĂ©tendant que cette capacitĂ© Ă  figer les gens dans un espace qu’on dĂ©finit est formidable parce qu’on va pouvoir leur apprendre Ă  mieux se soigner, Ă  mieux apprendre, etc. ». Ce sont des thĂ©ories du conditionnement – le nudge n’est pas trĂšs Ă©loignĂ©. « On passe de la relation d’un produit qui rend un service Ă  un produit qui est lĂ  pour asservir », dĂ©plore M. Frechin.

Selon M. Boullier, « c’est d’autant plus problĂ©matique (
) lorsqu’on sait que le rĂ©seau fuit de partout en termes de sĂ©curitĂ©. On met les personnes qui voudraient habiter ce rĂ©seau dans une position de se laisser envahir d’un cĂŽtĂ© et rĂ©cupĂ©rer des donnĂ©es de l’autre sans aucune sĂ©curitĂ©. Il va falloir ĂȘtre capable de garantir cette sĂ©curitĂ©, que vous n’acceptiez pas chez vous ! ». Il y aurait ainsi une forme de dĂ©couplage numĂ©rique : « on n’habite pas les plateformes, on loge chez elles et on finit par ĂȘtre pris dedans ».

 

 

Autre problĂšme : « on a dĂ©politisĂ© aussi les architectures numĂ©riques car on ne sait pas qui dĂ©cide : au nom de qui ? de quoi ? ». M. Boullier rappelle tout de mĂȘme que ce n’est pas le seul modĂšle possible. Le lien social de proximitĂ© est aussi une maniĂšre de capter des donnĂ©es, tel l’élu local qui passe sur les marchĂ©s, ou les Ă©changes au cafĂ© du coin. Le partage en est un autre avec un aspect collaboratif trĂšs fort – type wikicity ou openstreetmap. Il serait bon selon lui de laisser vivre aussi ces autres modĂšles de connectivitĂ© et de les intĂ©grer dans les politiques urbaines.

 

De l’attention donnĂ©e plutĂŽt que captĂ©e – un modĂšle Ă  l’europĂ©enne ?

M. Frechin milite pour l’affirmation de notre spĂ©cifiĂ© europĂ©enne : « quand on fait une rĂ©gate, si on est tous alignĂ©s les uns derriĂšre les autres, on n’a aucune chance de gagner si on est derriĂšre ! » En somme, utiliser les outils de ceux qui les ont créés ne nous mĂšnera nulle part en termes d’innovation.

La notion de confiance créée entre l’utilisateur et l’entreprise serait ainsi fondamentale. Il prend l’exemple du voyage aĂ©rien : « quand on prend Ryanair on s’attend Ă  un certain type de service diffĂ©rent de celui auquel on s’attend sur Air France. » Pour M. Frechin, la clĂ© de l’attention est donc de chercher Ă  « avoir une relation qui soit vraiment profonde entre l’entreprise, la marque et les gens qui l’utilisent ».

La crĂ©ation du train corail ou du cockpit de l’A320 sont des cas d’école d’une grande attention donnĂ©e aux utilisateurs plutĂŽt que capter – les voyageurs d’un cĂŽtĂ© avec une vĂ©ritable dĂ©marche d’observation et d’écoute des premiers usagers et les pilotes de l’autre avec une conscience aiguĂ« de l’ergonomie et des comportements induits par les nouvelles interfaces.

A contrario, il semble Ă  M. Frechin que les constructeurs automobiles soient allĂ©s Ă  contre-courant de l’attention donnĂ©e pour s’engouffrer dans une dĂ©shumanisation du vĂ©hicule. « Depuis 30 ans, l’automobile a travaillĂ© pour sortir l’automobiliste de l’objet qu’il pouvait aimer, pour en faire un objet de commoditĂ© d’usage plutĂŽt que de possession et de mobilitĂ©. Il Ă©tait interdit de modifier son vĂ©hicule, de le rĂ©parer, d’ouvrir le capot sous peine de perdre la garantie. Et aprĂšs les constructeurs automobiles s’étonnent que les gens n’aiment plus l’automobile ! Les gens aiment des objets labourables modifiables, bricolables – on en revient bien Ă  la notion « d’habiter » de Dominique Boullier ».

Le vĂ©hicule autonome – sans conducteur – ne serait donc que l’aboutissement logique de ce processus.  « Et pour compenser cela, on va prendre des techniques d’Instagram pour le fixer plus dans la voiture parce que quand il est en conduite autonome, il faut qu’on le rĂ©veille quand mĂȘme de temps en temps ? (
) Les constructeurs automobiles se trompent ».

 

 

Penser l’enveloppe

Pour penser « l’enveloppe des corps comme celle des esprits », pour crĂ©er une relation durable, M. Boullier expose trois notions clĂ©s
 Ă  l’encontre de « l’empilement de services et d’applications ».

Tout d’abord le lestage, l’ancrage, cette possibilitĂ© qui nous est donnĂ©e d’emporter avec nous nos repĂšres, nos sources, d’emmener d’un peu d’oĂč l’on vient.

Ensuite la notion de filtrage. Il s’agit de crĂ©er une enveloppe qui filtre, qui donne Ă  voir sur l’extĂ©rieur mais n’est pas ouverte Ă  tous les vents, « dans la nasse invivable des rĂ©seaux ». Ce n’est pas une bulle Ă©tanche non plus.

Puis la notion de couplage, « d’ambiance qui fait que cela se tisse bien », qu’on se sent bien Ă  l’intĂ©rieur – le feng shui en est un exemple. « C’est l’interaction entre l’enveloppe et ses propres Ă©motions, ses traditions. »

Pour M. Boullier, ce travail n’est pas l’expertise d’un seul mais de plusieurs mĂ©tiers. Il faut « travailler les articulations, travailler les ruptures de charge entre opĂ©rateurs, physique ou informationnelle. Tisser cela ensemble pour faire que « habiter » soit une forme de continuitĂ© ».

Dans le domaine de la mobilitĂ©, travailler l’habitacle et l’habitĂšle, c’est travailler l’attention + l’enveloppe
 « c’est un travail d’innovation considĂ©rable ! » conclut-il.

 

L’économie de l’attention s’apprĂȘte Ă  transformer le business model de la mobilitĂ©

Découvrez la Conviction 7 de Futura-Mobility

 

Photo de couverture : Sabi par Jean-Claude Mizzi