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Pile, tu n’es jamais mort !

By: Anne-Caroline Paucot 27 mai 2019 no comments

Pile, tu n’es jamais mort !

Milos est vétéciste chez Uberpile.

Jim, son client, découvre qu’il utilise une nécropile qui provient de la bioradiation de la mère du chauffeur.

Il est mortifié.

– Cool votre voiture, dit Jim après cinq minutes de trajet. Avec tous les concepts que les vétécistes inventent pour se démarquer de la concurrence, je m’attends au pire. Le client est devenu un testeur de délires de boutonneux qui cherchent à gagner le jackpot. Ce matin, l’appli m’a proposé Manucar. J’ai cliqué sans faire attention. Quand je suis monté dans la voiture, un robot a défait mes chaussures et s’est mis à me faire une pédicure.
– C’est spécial, répond Milos.
– Une fois, j’ai cliqué sur Tafhee. L’enfer !
– Oui, je connais. Ils foncent et circulent le plus longtemps possible sur deux roues. Il faut avoir le coeur bien accroché.

Manque de chance le coeur de Jim ne l’est pas vraiment. Il a eu tellement peur qu’il est tombé dans les pommes. Sa copine s’est moquée de lui. Il n’a pas apprécié. Il s’est énervé. Elle l’a quitté.
– En revanche, j’adore Doussauto. Coussins massants, musique zen, lumière tamisée. Ils offrent un voyage en détente totale.

Manque de chance, à cause de sa séparation, les finances de Jim sont au plus bas. Comme les tarifs des vétécistes sont basés sur l’offre et la demande, il ne peut plus s’offrir Doussauto.
– C’est quoi le concept d’Uberpile ?
– C’est…
– Non, laissez-moi deviner. C’est une fois, la voiture arrive, une fois, elle ne vient pas… Non, c’est une voiture qui fait des piles avec ses clients. Dans cinq minutes, je vais partager la voiture avec vingt personnes… Allez, je donne ma langue au chat.

Étant équipée d’un décodeur sémantique, la chattebot qui ronronne sur le fauteuil à côté de Milos envoie au client des coeurs pour le remercier pour la langue. En revanche Milos a le visage fermé. Il n’aime pas vraiment parler du concept d’Uberpile.
– Nos voitures fonctionnent avec une nécropile. Vous connaissez ?
Jim hoche la tête. La nécropile est une pile qui se charge en biogaz lors de la décomposition d’un corps dans un bioréacteur. Le vivant décide à quel usage il destine sa pile post-mortem.
– Mon ex avait une nécropile donnée par son père. Ce monstre avait choisi qu’elle alimente son épilateur électrique. C’est un héritage lourd de sens ! Et le pire est qu’elle ne voulait pas qu’on le jette. Elle considérait que c’était tuer un mort.

« Ne soyez pas des morts vivants, roulez avec vos morts. Devenez chauffeur Uberpile ».
Jim sourit en entendant ce spot publicitaire diffusé dans la voiture. Milos, pas du tout. À force de l’entendre, il ne le supporte plus.
– C’est qui Sophie ? demande Jim en voyant un message sur la tablette passager indiquant : « Ce véhicule fonctionne grâce à la générosité de Sophie ».
– Ma mère.
– Vous voulez dire que votre mère a programmé sa nécropile pour qu’elle alimente votre voiture ?
– J’étais le premier étonné. J’étais persuadé qu’elle avait opté pour l’alimentation collaborative du méga aspirateur à CO2. Elle était effrayée par les désastres climatiques. Ou, pour l’alimentation d’une école en Afrique. Elle pensait que le sauvetage de la planète passait en priorité par l’éducation.
– Cela avait l’air de quelqu’un de bien votre mère. Pourtant, elle vous a fait un cadeau empoisonné ?

Milos secoue la tête. La chattebot l’imite. Parfois, il se demande si sa mère était vraiment quelqu’un de bien. L’enfer est pavé de bonnes intentions, cette nécropile est un cauchemar. À cause d’elle, sa génitrice est systématiquement au centre des discussions avec ses clients. Elle aurait pu réfléchir avant de s’imposer tous les jours dans sa vie et l’empêcher de l’oublier. C’est tout de même le minimum pour un mort de se faire discret pour que ses proches souffrent le moins possible de sa disparition.
– Empoisonné pourquoi ? Sans la nécropile de ma mère, je serai, comme les copains : sans boulot, sans logement.
– Question travail, vous ne pouvez pas faire celui du deuil.
– Quand votre mère est morte, elle reste toujours dans votre tête. Les souvenirs avec elle sont si nombreux.
– C’est vrai. Chacun a au fond de lui un petit cimetière avec ceux qu’il a aimés.
– C’est cela. J’ai juste un cimetière roulant, dit Milos.
– Sauf que, comme pierres qui roulent n’amassent pas mousse, il n’y a pas de fleurs qui poussent dans votre cimetière. Avec l’Uberpile, votre souffrance reste toujours à vif.
– Vous êtes psy ou rentier ?
– Pourquoi rentier ?
– Vous avez le temps de réfléchir à des choses pas importantes, dit Milos.

Même si Milos trouve que son client en fait un peu trop avec son cimetière dans le corps, il partage son avis. Il n’a pas le droit de le lui dire. Dans le contrat d’Uberpile, il a interdiction de critiquer le dispositif. Les consignes sont claires. Elles précisent que la mort est la plus grande crainte de tout le monde. De ce fait, la nécropile va susciter de nombreuses interrogations des clients. Il faut les assumer. Il faut même relativiser la mort avec des phrases du type : « Des études ont montré que si tu manges sainement, fais tes 10 000 pas par jour, ne consommes ni drogues ni alcools, tu as 100 % de risques de mourir un jour ! »
– La nécropile est le plus beau cadeau que m’a fait ma mère. Avec elle, c’est comme si elle m’avait mis deux fois au monde.

Là, c’est la partie de l’argumentaire que Milos déteste. C’est niais, stupide, mais les algorithmes affirment que ces phrases augmentent l’adhésion au concept du client.
– Drôle de cadeau. Nous vivons dans une société où, de plus en plus, les hommes sont aux ordres des robots, des algorithmes, des datas. On avance d’un pas en devenant des machines après notre mort.

Ce client commence vraiment à ennuyer Milos, mais il n’a pas le droit d’interrompre la discussion sur la nécropile. Comme les conversations sont analysées et décryptées, il risque une diminution de son pourcentage sur chaque course. En revanche, il peut l’orienter.
– Pour les clients, la nécropile est une aubaine. Comme l’énergie est gratuite, le prix de la course est bien moins cher.
Cet argument économique rend Jim mal à l’aise. Faire des économies sur le dos d’une morte lui paraît déplacé, voire obscène. Lors de la Deuxième Guerre mondiale, on avait fait du savon avec les morts. Il aurait eu sans doute la même sensation si on l’avait obligé à se laver avec.
– Et vous, comment souhaitez-vous que soit utilisée votre future nécropile ? demande Jim.

Milos relit attentivement les consignes d’Uberpile. Aucune ne mentionne ce qu’on doit répondre à cette question.
– Je vais donner mon corps à la terre. Tant pis pour ma femme et mes enfants, mais je préfère être mort pour toute la vie en compagnie de ma chattebot.

La chattebot ronronne. Jim aussi. En écoutant Milos, il vient de décider de faire un testament précisant qu’il ne voulait pas que ses proches le rendent immortel en le transformant en nécropile. Finir dans une voiture à écouter des clients raconter leurs déchirements existentiels, ce n’est vraiment pas une mort !

© Olivier Fontvieille

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